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Le syndrome d’Alexandre

Calmement, il plaça la pince-monseigneur entre le chambranle et le vantail, à hauteur de la gâche. Vu l’état de la porte, la pression exercée sur l’outil ne dura qu’un court moment. Un morceau de bois vermoulu tomba. La porte s’entrouvrit.
Il se retrouva dans l’arrière-cuisine. Mais l’objet de sa visite n’était pas de s’attarder sur les rangées de pots de confiture, ni sur les caisses de pommes de terre.

Muni de sa lampe de poche il glissa d’une pièce à l’autre. Il atteignit assez rapidement son but.
Devant lui se dressait une montagne de livres.
Il se rappela alors de ces vers de Charles Baudelaire :

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,

Luxe, calme et volupté.

Un sentiment de plénitude l’envahit. Mais la joie fut de courte durée.
Légèrement contrarié, il tourna le dos à la série d’étagères puis se dirigea vers la salle de bain. Il en profita pour se rafraîchir le visage.
Devant le miroir il considérait maintenant d’un air songeur la cicatrice qui parcourait une partie de son crâne chauve. Une ligne de vie. La trace d’une partie de sa vie qui avait basculé un jour. Un évènement qui l’avait bousculé. Un véritable cauchemar.

D’un pas décidé il retourna dans la bibliothèque. Il s’assura que les volets étaient bien fermés. Il tira également les lourds rideaux. Dans le même temps qu’il poussa la porte il effleura l’interrupteur. Allumer la lumière ne présentait dès lors plus aucun risque. Les voisins ne seraient pas alertés.

Alexandre avait tout son temps pour commettre son forfait. Toute la nuit. Même plus s’il voulait. Les propriétaires étaient partis en vacances.
Dans un premier temps, il jeta un rapide coup d’œil sur l’ensemble des rayonnages. Puis son attention se porta sur les tranches des livres.

Il se gratta instinctivement le crâne. Mais sa perplexité fut vite remplacée par une colère légèrement contenue.
« Non, non et non ! » laissa-t-il échapper rageusement, tout en donnant un coup de pied dans cette montagne qui ne fit que vaciller. Seuls quelques livres quittèrent leur emplacement avant d’atterrir sur le parquet de bois.

Alexandre sortit alors un carnet de la poche de sa veste, ainsi qu’un stylo à bille. Puis il s’installa dans le seul fauteuil disponible de la bibliothèque. Un fauteuil de style scandinave des années cinquante ou soixante.
Il feuilleta son carnet qui lui servait de précieux aide-mémoire. Y figuraient des tableaux à double entrée dans lesquels on pouvait lire des noms d’écrivain, des titres de livre et des codes composés de chiffres et de lettres.

Il dirigea son regard vers les rangées de livres. Fronçant les sourcils, il ne put s’empêcher de maugréer, lançant un nouveau « Non, non et non ! ».
Ce mécontentement exprimait sa désapprobation à l’égard de celui ou de celle qui avait choisi de classer les livres de cette façon. Par ordre alphabétique !

Reprenant son carnet, Alexandre se mit à échafauder un plan. Avant tout, sortir de cet inepte « A à Z ». Mais il exclut d’emblée un classement aléatoire qu’il jugeait aussi sévèrement que l’alphabétique. Selon lui, l’un et l’autre conduisait le lecteur à une recherche abêtissante.Alphabêtissante se plaisait-il à qualifier, avec un certain humour.

Il parcourut son aide-mémoire.

Il lui était arrivé un jour d’opter pour un rangement des livres selon la couleur de leur tranche. Mais non dans un ordre défini par des champs chromatiques. Plutôt dans l’état d’esprit d’une association harmonieuse des couleurs. De la créativité !
Une autre fois, il s’était aventuré dans un classement des écrivains selon le sexe. Il avait vite abandonné car le déséquilibre portait préjudice à la cause des rares femmes qui avaient réussi à se frayer un chemin pour accéder au monde de l’écriture.

Et pourquoi ne pas choisir la profession des auteurs ? Mais était-il pertinent de distinguer le philosophe du mathématicien, du musicien ou du médecin ? Car de nombreuses grandes figures avaient exercé avec brio plusieurs de ces métiers.

Alexandre referma son carnet. Il se mit à rêvasser. Il songea à la Bibliothèque de Babel de Jorge Luis Borges. Seule une telle bibliothèque aurait-il pu le transporter de joie ?
Perdu dans ses conjectures et ses chimères, il crut un moment tenir dans les mains Le Livre de sable, de ce même Borges. Mais un tel livre contenant tous les livres n’aurait-il pas annoncé la disparition de la bibliothèque ?

Il se réveilla soudainement, le front en sueur. Il se servit de son mouchoir pour éponger ses craintes. Il caressa son crâne chauve, effleurant sa cicatrice.
Sa maudite cicatrice !
Alexandre se leva d’un bond et, d’un regard haineux, toisa les rayonnages qui garnissaient les deux murs opposés.

Il se servit à nouveau de sa pince-monseigneur. La foudre s’abattit sur les étagères. Peu de livres furent épargnés. Quel spectacle de désolation !

La sirène d’une voiture de police sonna la fin de l’orage. On entendit des pneus crisser et des portières claquer.

Le lendemain, assis devant son bureau, le commissaire parcourait avec satisfaction la transcription de l’interrogatoire. Le mystère des bibliothèques venait enfin d’être élucidé ! Et le psychopathe arrêté.
Le commissaire se gratta la tête. Il pensa alors à la cicatrice d’Alexandre. Celui-ci lui avait fourni l’explication de son origine.

Il y a environ une vingtaine d’années Alexandre, alors jeune étudiant, s’était trouvé dans une bibliothèque à Buenos Aires quand un violent séisme eut secoué la ville. Enseveli sous une montagne de livres il avait pu être secouru mais avait séjourné deux longs mois à l’hôpital. Un coma duquel il était sorti miraculeusement.

Non sans conséquences post-traumatiques.
Le syndrome d’Alexandre fit couler beaucoup d’encre.

FIN

Bernard B

Cette nouvelle est la sixième d’une série de treize, écrites en 2012. Un bel et unique objet-livre, rassemblant ces nouvelles, a vu le jour.  Son titre : « Voyages intérieurs ».  Maquette, façonnage et impression ont été achevés en décembre 2013 par Martin Barraud.

Rue Sainte-Catherine

« Je t’embrasse maman ».
Me voici enfin soulagé de clore la conversation. Je remets mon téléphone portable dans la poche de ma veste.
C’est toujours pareil quand elle m’appelle. Elle commence par me demander un petit service. Le chauffe-eau qui aurait besoin d’un énième réglage. La lampe de la salle de bain qu’il faudrait changer … « Et comment tu vas ? » glisse-t-elle. Alors s’en suit un long monologue. Interminable. Et tout y passe ! Sa dernière sortie avec le groupe du mardi après-midi, son taux de cholestérol, le prochain repas de Noël. Et j’en passe !
Un véritable inventaire à la Prévert de ses activités et de ses petites angoisses. Je me plais souvent à dire qu’elle saute du coq à l’âme !
Une âme têtue comme un âne qui refuse d’avancer sur la route principale. Dans ses pérégrinations, ma mère finit toujours par emprunter des chemins qui ne mènent nulle part.

En ce début de matinée, je déambule paisiblement dans la rue Sainte-Catherine. Une longue rue commerçante. Entièrement piétonne. Bordée de réverbères, de bancs et de bacs à fleurs. J’ai tout mon temps aujourd’hui. Les soldes d’été viennent de démarrer. Une marée humaine est sur les starting-blocks, prête à parcourir les mille deux cent cinquante mètres. Une course de demi-fond. A vos marques, prêts, portez !

Sur l’écran de mon téléphone s’affiche à nouveau le numéro de ma mère. Mais je décide de ne pas appuyer sur la touche verte. Elle me rappellera plus tard. Je n’en doute pas.

Soudain, un coup de feu retentit. Des cris semblent provenir du magasin de chaussures, à l’angle de la rue du Loup. Je vois un homme courir et monter précipitamment dans un véhicule. Un coupé sport, à première vue. Déjà une masse de badauds s’agglutine à l’entrée du magasin. Il aurait demandé la caisse. La vendeuse aurait refusé. Il aurait tiré à bout portant. Puis j’ai vu arriver le Samu, la police… Un festival de sirènes.
Trop tard.

« Et dire qu’elle partait à la retraite, le mois prochain ! », sanglote l’une de ses collègues.
Je me mets à gamberger. L’âge de la dame me fait penser à celui de ma mère qui a pris sa retraite il y a déjà plus d’un an. Elle a été vendeuse elle aussi. Dans une grande surface. Au rayon parfumerie.
Puis de fil en aiguille je commence à broyer du noir. Je tisse un mauvais scénario. J’imagine le meurtrier rayant au fur et à mesure, dans son carnet de serial killer, les noms des vendeuses de la ville. Plus particulièrement celles proches de la retraite ou les toute jeunes retraitées.

J’aurais peut-être dû appuyer sur la touche verte de mon téléphone, tout à l’heure. M’assurer que tout allait bien. Que ma mère n’avait besoin de rien. Lui conseiller de fermer la porte de son appartement à double tour. On ne sait jamais.
Je décide de l’appeler. Cette fois-ci, la conversation aura duré moins longtemps qu’à l’habitude. J’ai posé quelques questions. Les réponses m’ont rassuré.

Finalement, je prends conscience que la vie ne tient qu’à un fil. Et que ce fil de la conversation que j’entretiens chaque jour avec ma mère est précieux. Je veille à ne pas le perdre. C’est un fil à soi. Un fil tendu entre nous deux.

Je poursuis mon lèche-vitrine. Les flâneries d’un consommateur solitaire. Et solidaire des malheureuses destinées des vendeuses de la rue Sainte-Catherine !

Décidément, ce n’est pas leur jour ! Une vendeuse d’une chaîne de magasins de vente de livres à prix réduit vient d’être victime d’un malaise. Terrassée par la pile de livres d’art qu’elle s’apprêtait à mettre en rayon. Dans ce type de magasin il paraît qu’il n’est pas rare de devoir porter des charges équivalentes à une caisse de pommes, à demi-pleine. Soit environ une dizaine de kilogrammes ! Rien n’aura épargné cette pauvre vendeuse, plus toute jeune il est vrai. Mort naturelle ou accident du travail ? En tous cas, ce n’est pas l’œuvre du meurtrier de ce matin.

Il est bientôt l’heure de déjeuner. La pause casse-croûte. Mais après la pause casse-pipe de la vendeuse de livres, l’appétit n’est pas au rendez-vous. Je me contente d’acheter une bouteille d’eau minérale et quelques cannelés. Sans oublier le journal local.
Inconfortablement installé sur un banc, je feuillète mon canard. La rubrique des faits divers. Puis je tombe sur ce court article qui évoque la disparition d’une vendeuse. Celle-ci ne serait pas revenue travailler dans la boulangerie, depuis déjà trois jours. Et où se trouve donc cette boulangerie ? Rue Sainte-Catherine !

Je sors le téléphone portable de la poche de ma veste. Il vient de sonner. Le numéro affiché est celui de ma mère. Que veut-elle encore ? Je n’hésite pas à prendre l’appel. Avec toutes ces histoires de vendeuses en perdition ! J’appuie donc sur la touche verte. Mais la ligne sonne occupée. Ma mère a-t-elle raccroché ? Si oui, pour quelle raison ?

Troublé sur le coup, l’anxiété me gagne ensuite très vite. Je deviens livide. Je me sens lourd. Je reste assis, inerte. Je ressasse intérieurement cette phrase : « Et s’il lui était arrivé quelque chose ? ».

J’ai peur de la perdre. Peur de voir le fil tendu entre nous se casser. Peur de perdre définitivement le fil de nos conversations quotidiennes. Peur de la perdre de vue.

J’observe la foule. Je crois reconnaître le meurtrier de ce matin. Je vois les pauvres vendeuses, une à une s’évanouir puis disparaître. Ma vision se trouble. J’hallucine. Je délire. Je me suis assoupi. Allez, je dois me ressaisir ! Je me lève puis je reprends ma balade commerciale !
Je tente de faire abstraction des évènements récents. Mais c’est plus fort que moi, j’hésite à pénétrer dans un autre magasin.

Je me contente de ma randonnée pédestre. Quand j’aurai parcouru mes deux mille cinq cents mètres, l’aller-retour m’aura permis par la même occasion de me vider le cerveau et de le nettoyer de ses mauvaises pensées !

Soudain, je sens qu’on me tapote sur l’épaule droite. Je me retourne et je me trouve face à un ami que je n’ai pas vu depuis un certain temps. Six mois ? Un an ? J’éprouve quelque difficulté à apprécier la durée. Le temps qui passe. Surtout quand celui-ci semble s’être arrêté depuis ce jour… Quel jour ?

C’est lui qui engage la conversation. « Que deviens-tu, depuis tout ce temps ? ». Je ne réponds pas. « Ça va ? », poursuit-il. Je reste silencieux.
Puis mon vieil ami me fait part de sa peine. Qu’il est désolé de ne pas avoir pu être présent le jour du départ de ma mère. Il parle et parle. Sa voix me semble lointaine. J’entends « le grand voyage ». Je ne saisis pas son propos. Elle n’a jamais fait le moindre voyage, ma mère. Grand ou petit.

Nous passons alors devant le 108 de la rue Sainte-Catherine. Mon ami me saisit le bras droit. « Tu te rappelles ? ». Je lève alors la tête. Je scrute le balcon, au deuxième étage. Un balcon pas très large. J’y vois ma mère, assis dans une chaise de camping pliable. Je la vois prendre son thé. Son bras s’agite dans ma direction. Elle sourit.

« Tu sais, je suis sincèrement désolé, je … ». Mais de quoi parle-t-il ?
Mon ami qui a remarqué la pâleur de mon visage réitère ses excuses. Il dit être mille fois désolé de ne pas m’avoir envoyé de lettre ou de message. Mais il avoue ne pas aimer les formules toutes faites.
Moi aussi je n’aime pas les formules toutes faites.
Je reprends mon téléphone portable, je consulte mon journal d’appel. Elle m’a appelé six fois aujourd’hui !
J’accède à mon répertoire, je sélectionne son numéro, puis je décide de le supprimer.
Mon vieil ami qui me voit absorbé m’interroge. « Tu fais quoi ? ». Je lui réponds, d’un air détaché, que je fais le ménage dans mon répertoire téléphonique.
Il acquiesce. Lui aussi ça lui arrive de le faire. Et il ajoute : « ça empêche que la mémoire sature ! »
Il a raison mon ami.
Moi, ma mémoire elle avait besoin d’un petit nettoyage. Il était temps. Grand temps. Maintenant, je me sens plus léger.
Je vais pouvoir l’achever ma randonnée de presque trois kilomètres.

FIN

Bernard B

Cette nouvelle est la cinquième d’une série de treize, écrites en 2012. Un bel et unique objet-livre, rassemblant ces nouvelles, a vu le jour.  Son titre : « Voyages intérieurs ».  Maquette, façonnage et impression ont été achevés en décembre 2013 par Martin Barraud.

L’affichette

Quand le soleil eut quitté le zénith je repris la marche à travers la plaine. Je longeai le canal sur plusieurs kilomètres, avant d’atteindre enfin le village. Je projetai d’y faire une halte, pour quelques jours peut-être.

Le clocher de l’église était maintenant bien en vue. Je décidai de m’en approcher. Arrivant sur une petite place bordée de magnolias, je levai la tête pour scruter les aiguilles de l’horloge de l’édifice chrétien qui indiquaient en chiffres romains huit heures moins dix. Le village semblait étrangement désert. Étaient-ils tous cloîtrés ? S’étaient-ils tous enfuis ? Si oui, pour quelles raisons ?

Un fond sonore musical à peine perceptible mit fin à mes conjectures alarmistes. Intrigué, j’empruntai la première ruelle à droite puis me dirigeai vers l’Est du village. Je perçus de plus en plus nettement une mélodie qui semblait amplifiée par un haut parleur de qualité médiocre. Malgré le grésillement je reconnus assez facilement « l’hymne à la joie ». Ah ! Beethoven… Je crus entendre le poème de Schiller. « Joie ! Joie ! Belle étincelle divine…»

Quand j’aperçus au loin la grande tablée qui semblait réunir à vue d’œil environ une centaine de personnes, mes premières angoisses s’estompèrent. Les habitants n’avaient donc pas disparu.
Quel était l’objet de ce repas ? Des noces ? Mais je ne voyais point de mariés. Même si de superbes compositions florales décoraient la longue table. Je penchai en faveur d’un banquet. Mais quel était l’évènement important ?

Ne souhaitant pas être vu je restai bien en retrait de ce terrain aménagé pour la circonstance. Une haie de lauriers-palmes joua idéalement le rôle de rideau de verdure derrière lequel je pus à la fois me dissimuler et observer les villageois.
La cloche de l’église retentit huit fois. La musique cessa. Une personne se leva pour prendre la parole.

Il s’agissait du maire de la commune au vu de l’écharpe tricolore à frange d’or qu’il portait de l’épaule droite au côté gauche, le bleu près du col de sa veste.
Son discours avait duré près d’une heure, mais je n’eus pas le temps de m’ennuyer tant ses propos excitèrent au début ma curiosité et ensuite exercèrent sur moi une réelle fascination ! Après un parcours historique de son village, le maire fit le portrait de ses habitants. La troublante virtuosité de son coup de pinceau lyrique prouvait à quel point cet homme considérait ceux-ci quasiment comme ses propres enfants.

Selon lui, l’assemblée présente représentait l’humanité en miniature. Il acheva son discours sur un registre philosophique, en évoquant la finitude dont chacun devait avoir conscience.
Je ne prêtai pas attention à l’absence d’applaudissements car je fus subjugué par tous ces visages marqués par la mélancolie et la tristesse. Pour accompagner cet instant d’émotion les haut-parleurs diffusèrent un poème de Louis Aragon, chanté par Jean Ferrat.

« La vie aura passé comme un grand château triste que tous les vents traversent… »
Les neuf coups de la cloche mirent fin à l’Epilogue.
Les personnes qui s’exprimèrent par la suite firent à leur manière l’éloge de leur condition humaine. Des vies de peines et de joies. Marquées par la peur et le courage. Selon les habitants de ce village, l’humanité n’avait su dépasser ses propres contradictions. L’esprit des lumières n’avaient pu vaincre les affres des siècles suivants marqués par l’irrationnel, clamaient-ils.

La fin de chaque discours me faisait penser à ces conférences philosophiques auxquelles j’assistais avant que je prisse mon année sabbatique.
La soirée se poursuivit ainsi, alternant morceaux musicaux et paroles d’habitants. Chacun put intervenir, ne fut-ce que de manière laconique.

Les douze coups de minuit retentirent.

Derrière ma haie de lauriers-palmes, je commençai à comprendre. Le fait que je constatai me bouleversa. En effet aucun des discours ne faisait référence à un futur proche ou lointain. Comme si le mot demain avait été rayé du dictionnaire. Comme si demain était voué à disparaître.

Le jeune enfant qui prit la parole en dernier confirma mon soupçon. Il parla d’une « fin du monde » imminente, sans toutefois en préciser l’heure.
Je ne sus comment prendre cette annonce tant je fus abasourdi. Je n’avais d’ailleurs aucun moyen de vérifier la véracité de celle-ci puisque dès que je m’étais engagé dans mon périple je m’étais lancé comme défi de me détacher des nouvelles du monde.

La fin du monde ?!
Ce fut surtout le comportement de ces villageois qui me surprit. J’aurais compris aisément si j’avais assisté à des scènes de panique ou de pillage. Or, seule une lancinante tristesse avait traversé cette soirée.
Après que les deux coups de la cloche retentirent, tous se levèrent, comme d’un seul mouvement. Puis tranquillement chacun sembla regagner son foyer. Trop sereinement, songeai-je.
Allaient-ils attendre patiemment l’heure fatidique ? Prendraient-ils l’initiative de mettre fin à leur jour en absorbant quelque substance mortelle ?

J’en profitai alors pour m’avancer vers la tablée devenue déserte. Les bouteilles étaient vides. Quelques corbeilles contenaient encore quelques fruits de saison. J’examinai les alentours. C’est alors que je remarquai la présence d’une affichette, collée sur le tronc d’un chêne. Je m’en approchai et pus lire ceci : « La fin du monde. Samedi 21 juin. Musique, chansons et discours. Soirée sans alcool. »

Ils avaient organisé leur propre fin, pensai-je tristement.
Mais je fus quelque peu déstabilisé quand je lus au bas de l’affichette cette phrase, écrite en petits caractères : « Cette année, à la demande du Conseil municipal, la Préfecture autorise exceptionnellement les animations jusqu’à deux heures du matin. »
Je fus interloqué.
Abusant de ma crédulité, cette soirée s’était donc déroulée comme une pièce de théâtre durant laquelle chaque habitant s’était appliqué à jouer sa dernière scène terrestre.

Je me surpris à applaudir le jeu des acteurs. Puis dans la bonne humeur je quittai le village.

FIN

Bernard B

Cette nouvelle est la quatrième d’une série de treize, écrites en 2012. Un bel et unique objet-livre, rassemblant ces nouvelles, a vu le jour.

Son titre : « Voyages intérieurs ». 

Maquette, façonnage et impression ont été achevés en décembre 2013 par Martin Barraud.

Le hamac

Mes bonnes vieilles chaussures, complices de mes randonnées, viennent de toucher le sol. J’atterris assez facilement. Normal, ce n’est pas la première fois. Même si je reste un amateur. Je continue de freiner afin que mon aile tombe à terre. Avec toute la précaution que l’usage impose je vais ensuite plier celle-ci sur le côté de la piste. Elle sera prête pour un prochain vol. Pas pour moi car je laisse la place aux autres. Il est temps d’aller déjeuner. Comme on dit : « l’appétit vient en volant ! ».

Mes amis me le disent souvent. « Toi, tu n’as jamais peur ! ». Et je leur réponds invariablement que marcher, courir, nager ou voler ne sont que des activités physiques. Rien de plus. Qu’il faut savoir bien se préparer et ensuite doser son effort.
Ils ont raison. Je n’ai jamais peur.

Vingt-six pleines années se sont écoulées dans mes veines, sous ma peau, dans mes os et mes muscles. Vingt-six riches années ont traversé mes pensées et mes rêves. Et aujourd’hui, en ce dimanche sept août, je peux l’affirmer sans arrogance ou suffisance. Mais avec fierté et dignité. La peur est un sentiment que je n’ai jamais côtoyé et qui ne m’a point effleuré un seul instant de ma jeune vie !

Du moins, jusqu’à présent. C’est ce qu’on se dit dans ces cas-là, avant de toucher du bois. Mais je ne suis pas un superstitieux. Ce n’est pas comme certains qui pâlissent rien qu’à l’idée de passer sous une échelle ou un échafaudage. J’en connais d’autres qui voient leur sang se glacer à la vue d’un chat noir. Ces gens-là sont des capteurs de mauvais présages.

Je prends le chemin du retour. Pour ces dix kilomètres je n’ai pas hésité à choisir l’option du vélo de course. Triple plateau. Adapté au relief de cette moyenne montagne. Bien évidemment je porte un casque. Normal. Sécurité oblige.
Oui, je l’admets : il m’est arrivé de tomber. A qui n’est-ce pas déjà arrivé ? Mais je n’ai jamais eu peur, lors de mes chutes occasionnelles. Ni après, quand il fallait repartir. Dès que j’ai su monter sur un vélo, j’ai très vite su réagir à toutes les situations. J’ai appris la sérénité. Contrairement à ma mère. Je vois encore son visage se crisper. Trop souvent prisonnière de ses angoisses de mère protectrice. « Attention tu vas tomber ! ». A trop protéger, le risque est de voir grandir des êtres qui prennent peur à chaque instant. Peur de trébucher. Peur de se relever. Peur de l’échec vécu comme une chute. La peur d’avant et celle d’après…

« Comment fais-tu pour ne jamais avoir peur ? », me demandent mes amis. Alors je leur explique. Je leur expose la psychologie de ma « non-peur ». De mon apeurité. Et chaque fois ils prennent plaisir à écouter ma petite conférence.
Je leur parle de la Raison. De la Connaissance, opposée à la peur irrationnelle de l’inconnu.

Je leur soumets une modeste archéologie des émotions dont la peur est sans doute l’une des plus anciennes du monde animal. Puis j’ouvre le débat. Ils m’assaillent de questions.
En peurologue expérimenté, je leur prodigue généreusement des conseils.
J’exclus d’office les anxiolytiques. J’évoque les bienfaits de l’art de la respiration dont on peut bénéficier en pratiquant le yoga ou d’autres techniques orientales.

Je leur assure que le courage n’est pas un vaccin obligatoire. Et qu’à doses homéopathiques on arrive assez facilement à développer la douce attitude, le comportement approprié à chaque situation.
Je conclus toujours par cette citation, d’un auteur anonyme :

« Un flux d’émotions finit par inonder cet esprit poreux
qui devint alors une éponge imbibée
de trac et de peur,
d’angoisse et d’effroi.
La PEUROSITÉ,
rien que d’y penser
ça me faisait froid dans le dos ! »
Voilà. Une touche de poésie et un trait d’humour.
Créer de la distance avec ce phénomène psychosocial qu’est la peur permet sans doute de dédramatiser. Je le crois très sincèrement.

J’arrive enfin dans la vallée. Je suis passé au grand plateau de route. Cent dix millimètres, cinquante dents. Ma chaîne s’ajuste sur le plus petit pignon. Mais je n’en profite pas pour accélérer. J’ai tout mon temps.
Après avoir contourné l’église, j’aperçois ma masure. Certains la jugent sinistre, lugubre. En fait, ils ne sont jamais venus dans ma maison de vacances. Mais le seul examen de la photographie un peu jaunie que mon grand-père m’a donnée leur a suffi ! Une maison hantée, disent-ils. Et le fait que le cimetière jouxte ma propriété n’arrange pas les choses ! Je vois déjà leurs têtes ! Ils mourraient terrifiés avant même d’en franchir le seuil. Ou craindraient d’être statufiés rien qu’en tournant la poignée de la porte d’entrée.

Un peu d’huile sur les gonds pour éviter le grincement de la porte suffirait peut-être à rassurer mes amis.
C’est après avoir poussé la grille de mon domaine que j’ai pu distinguer l’objet volumineux qui masquait en partie l’entrée de ma maison. Cela m’a intrigué dans un premier temps.

Puis cela ne m’a pas étonné. Rentrant dans ma vingt-septième année, j’ai soupçonné quelques uns de mes amis d’être à l’origine d’un cadeau. Le facteur a donc rempli sa mission. Je le connais bien. Et il connaît ma maison. Qu’il ne trouve pas glauque, lui. Seulement un peu délabrée, m’a-t-il souvent confié, à l’occasion d’un café matinal. Une livraison un dimanche m’a paru suspecte. Une livraison spéciale sans doute. Après tout, depuis la libéralisation des services postaux le dimanche est devenu un jour comme un autre.

J’ai abandonné mon vélo contre la margelle du puits. Puis j’ai commencé à déballer le colis. Mon cadeau d’anniversaire. Il faudra que je les remercie.

Le lendemain, la chaleur estivale m’a invité à tenter une nouvelle formule. Plus simple et bien moins sportive qu’à l’habitude. J’ai inauguré mon cadeau !
J’aurais pu l’installer à deux mètres du sol entre les deux chênes centenaires. Non. Je me suis contenté de le poser sur le gazon. Le support avait été livré avec.

Confortablement installé dans mon hamac, je savoure les rayons que laisse filtrer le feuillage. Mon corps se balance dans un mouvement pendulaire. Je suis détendu. Moi qui ne prends jamais le temps d’une sieste ! Finies la marche et la course à pied. Les excursions à vélo, le vol en parapente. Je suis un brin contrarié. Tout a une fin.

Mais là, dans le hamac, tout semble différent. Mes repères changent. Le temps s’est arrêté. Passer du parapente au farniente n’a rien d’anodin. J’ai le sentiment de passer du tout au rien. Pas seulement une impression. Davantage. Des sensations. Mais inhabituelles cette fois-ci. Cela a commencé par ma tête. A l’intérieur, des idées et des images se sont mêlées. Entremêlées. Souvenirs de mes randonnées à vélo, à cheval. En solitaire, dans des contrées sauvages. Mes états d’âme ont vacillé, dans un balancement bien différent de celui du hamac. Un mal de tête me gagne soudainement. Des picotements désagréables qui descendent tout le long de mon corps. Puis se prolongent dans mes bras, et dans mes jambes qui s’alourdissent. J’examine mes mains. Moites. J’attribue cela à l’atmosphère humide que favorise l’épais brouillard qui vient de tomber dans la vallée et enveloppe maintenant mon jardin.
Les deux chênes centenaires disparaissent lentement. Silencieusement.
Non seulement le temps semble s’être arrêté mais l’espace parait avoir perdu ses propres dimensions.

Sous ma chair qui frissonne mes veines transportent un sang qui peu à peu se fige. Paradoxalement. Alors que mon cœur semble s’emballer. Vais-je assister, impuissant, à la transmutation de mon corps en statue ? Passer de l’état animal à l’état minéral ? Je le crains. Je n’en peux plus. J’ai alors tenté de puiser au fond de moi tout ce qu’il me reste de cette force et de cette volonté qui m’ont toujours animé. Ce que l’on appelle des ressources intérieures. Je me suis défait de l’étreinte du hamac comme pour échapper à quelque monstre aux bras tentaculaires. Craignant que les deux immenses chênes se vengent et viennent s’abattre sur moi, je me suis précipitamment réfugié à l’intérieur de ma masure. Une « maison lugubre et sinistre » pour quelques uns de mes amis. Mais pour moi un havre de paix, à côté de ce que je viens de vivre!

J’ai déjà rencontré des personnes qui peinent à se défaire de leur acrophobie, depuis leur toute petite enfance. La peur du vide. Moi, il a fallu que j’atteigne l’aube de ma vingt-septième année pour appréhender une peur bien singulière. Une peur du vide également. De mon corps qui se vide de toute activité. La peur de l’immobilité. De l’immobilisme.

Jusqu’alors je n’ai jamais eu peur de rien pendant que d’autres n’ont jamais cessé d’avoir peur pour un rien. Me voici dans la position inconfortable d’avoir vécu la peur bleue de ma vie.
Et cela à cause d’un hamac.

FIN

Bernard B

Cette nouvelle est la troisième d’une série de treize, écrites en 2012. Un bel et unique objet-livre, rassemblant ces nouvelles, a vu le jour.

Son titre : « Voyages intérieurs ». 

Maquette, façonnage et impression ont été achevés en décembre 2013 par Martin Barraud.

Le cahier à spirale

Du haut de son sixième étage, accoudé au balcon, il contemplait la foule qui déambulait dans la rue ; il souriait en pensant à la série de recommandations que lui avait faites ce matin-même son amie, avant qu’elle ne fût partie ; « pour son voyage d’affaires » disait-elle à chaque fois qu’elle s’absentait pour une semaine.

Tout était consigné dans un petit cahier à spirale de couleur rouge dans lequel on pouvait commencer à lire cette liste ordonnée : « Éviter les nuisances sonores (à cause des voisins), nourrir les poissons (mais pas trop), relever chaque jour le courrier (à cause des journaux publicitaires qui encombrent la boîte aux lettres)». Admirable Rose ! Si elle avait pu faire publier un « Guide des recommandations domestiques à l’usage des hôtes », celui-ci aurait sans doute fait un best-seller !

Martin se retourna pour scruter l’aquarium. Il était conscient à cet instant d’être conditionné par la consigne n°2. Comme rien n’indiquait dans le comportement des poissons une quelconque détresse, Martin fut donc rassuré.
Il put donc continuer à observer les manifestants. Il était intrigué par le contraste flagrant qu’il y avait entre la lenteur du cortège apparemment résigné et pacifique et la teneur des slogans, plutôt revendicative et belliqueuse. Ce spectacle lui paraissait si surréaliste ! Très vite rejoint par l’ennui il tourna le dos à la rue, s’allongea dans une chaise longue, prit le casque et le baladeur numérique que son amie avait laissés sur la table basse. Il choisit un programme musical aléatoire et éclectique.

Il se sentait comme chez lui dans cet appartement que Rose avait acquis récemment. Et ce n’était pas la première fois qu’elle l’invitait pour une semaine. « Tu es chez toi » lui disait-elle à chaque fois, en lui accordant toute sa confiance. Martin fut gagné par une légère torpeur, favorisée il est vrai par un morceau de musique baroque que diffusait le baladeur numérique ; la viole de gambe avait un pouvoir hypnotique sur lui.

Quand Martin se réveilla le soleil avait déjà commencé à décliner. Il enleva son casque, posa celui-ci ainsi que le baladeur sur la table basse. Un sourire de satisfaction parcouru son visage. Il avait suivi à la lettre la première des recommandations, épargnant ainsi aux voisins une douche de décibels.

Rose n’avait pas tort, songea-t-il ; elle n’avait pas tort de rappeler les habitudes de son chez- soi. Mais fallait-il en écrire autant? Il avait dénombré soixante-et-une consignes dans le fameux cahier à spirale de couleur rouge !

Le lendemain, aux alentours de midi, Martin descendit vider la boîte aux lettres. Il ne connaissait pas l’heure de passage du facteur; Rose ne lui avait pas fourni cette précision. Il remonta bredouille à l’appartement, un peu déçu certes mais avec le sentiment du devoir accompli.

Martin prit peu à peu conscience de sa situation. Il était en vacances, avait décidé de partir de son domicile, notamment pour rompre avec son quotidien ; puis voilà que ce cahier à spirale lui rappelait les contingences de la vie domestique ! En outre, il ne pouvait pas le perdre de vue, tant sa couleur attirait l’attention. Martin était d’ailleurs intimement séduit par l’idée que le choix délibéré de ce rouge Dalloz conférait à ce cahier à spirale un statut de Code du travail domestique.

Il lui fallait donc respecter ce Code qu’avait élaboré son amie législatrice ! Cela finit par l’amuser et remplir sa semaine pour laquelle il n’avait pas prévu de programme particulier si ce n’est se livrer aux douceurs du farniente.

Martin aurait pu se contenter de suivre à la lettre cet inventaire à la Prévert de la vie domestique. Mais il alla plus loin. Il décida de laisser des traces analogues à celles laissées par son amie ; il prit l’initiative d’acheter un cahier à spirale ! Il le choisit de couleur verte, pour le distinguer de son homologue. Il conserva l’ensemble des recommandations. Il créa des groupes homogènes : les consignes liées à l’hygiène, celles liées à l’utilisation des appareils électroménagers, celles liées au rangement des objets, etc. Martin n’était pas mécontent d’avoir établi une taxinomie des actions domestiques !

Ce goût de la classification était en quelque sorte son sens logique. Son sixième sens. Martin créa ainsi un nouveau guide des recommandations domestiques, en espérant ne pas concurrencer celui de son amie. Avait-il eu tort de prendre cette initiative ? L’idée lui traversa l’esprit.

Les journées passèrent ainsi très vite. Les lectures parallèles des deux cahiers à spirale y contribuèrent.

Rose revenait le lendemain. Martin avait déjà prévu le scénario. Il accueillerait son amie, la rassurerait en lui disant qu’il avait pris grand soin à respecter les recommandations du cahier à spirale de couleur rouge ; puis il lui présenterait le cahier à spirale de couleur verte ; enfin il guetterait, avec certes quelque appréhension, les réactions de son amie.

Au retour de son amie, Martin avait préparé un thé à la menthe. Ils étaient maintenant confortablement installés sur le balcon, jouissant des derniers rayons d’un soleil automnal.
Un sentiment de plénitude envahit Martin. Il était satisfait d’avoir accompli son devoir. Rose l’avait remercié chaleureusement. Le contrat domestique avait été honoré.

Mais surtout Martin fut comblé en même temps que ses craintes se dissipèrent. Son amie venait d’accueillir très favorablement son initiative et acceptait l’idée que le cahier à spirale de couleur verte pût servir de référence aux prochains hôtes.

Le thé était maintenant suffisamment infusé. Martin et Rose le savourèrent, silencieusement. Cet instant d’intimité exprimait à la fois une connivence et une complicité que seuls de bons amis pouvaient avoir entretenues. Martin se retourna puis remarqua son cahier à spirale de couleur verte, posé sur le guéridon, à l’entrée de l’appartement.

A présent, il était convaincu d’avoir eu raison.

FIN

Bernard B

Cette nouvelle est la deuxième d’une série de treize, écrites en 2012. Un bel et unique objet-livre, rassemblant ces nouvelles, a vu le jour.

Son titre : « Voyages intérieurs ». 

Maquette, façonnage et impression ont été achevés en décembre 2013 par Martin Barraud.

Le coeur sur la main

Je suis assis. Une table située au centre de la pièce me sépare de la jeune femme. J’observe cette dernière. Mais elle ne me regarde pas. Elle semble se concentrer sur son petit cahier à spirale. Elle tourne délicatement son stylo à bille entre ses doigts. Un Bic cristal de couleur noire. Et sa pointe de taille moyenne.

Puis, celle qui va devenir mon interlocutrice le temps d’un entretien jette les premiers mots sur la page blanche, telles des étoiles filantes nées de la main d’une calligraphe.
C’est elle qui a engagé la conversation. D’une voix claire et déterminée elle m’a demandé pourquoi je les avais tués. Je lui ai répondu, avec ma spontanéité habituelle :

« Parce que c’étaient de bonnes personnes. Généreuses, attentionnées, dévouées et serviables à l’égard de leur entourage. Bienveillantes, charitables, altruistes et désintéressées. Je les ai tuées pour toutes ces qualités. C’est l’unique raison, n’en cherchez pas une autre. »
Les autres motifs, je les garde pour moi. C’est mon jardin secret.

Je hais les bienveillants. La profusion de leurs qualités me révolte. Leur excès de bienfaisance est une véritable maladie qu’il faut absolument combattre. Les gens atteints de philanthropie aiguë devraient être enfermés !
« Vous me demandez comment je les ai choisis ? Vous savez, cela ne se fait pas en un jour. Cela demande toujours beaucoup de patience. Énormément. Vous ne pouvez pas imaginer à quel point ! »

Je flaire tel un chasseur la belle âme. Le bien personnifié.
« Comme à chaque fois je commence par le commencement. J’achète le journal. Je me mets à l’affût d’une conférence publique sur le bénévolat ou d’une manifestation caritative. Puis je décide de m’y rendre si le jeu en vaut la chandelle. Si une figure suffisamment couverte d’éloges par la presse est susceptible de me fasciner.»
Non, je n’opère pas la nuit comme tous ces rôdeurs. Je ne me cache pas derrière un buisson comme ces pervers démoniaques ! Je suis sain d’esprit, moi !

« Puis j’écoute, j’observe. Je m’assure que la personne possède toutes les qualités requises. Si tel est le cas, je décide de prendre cette personne en filature. Cela ne dure jamais plus d’une semaine. »
Je n’aime pas laisser traîner les choses. Si jamais la générosité de mon bon samaritain venait à s’effriter. On ne sait jamais !

Ma jeune interlocutrice marque une pause. Elle me regarde droit dans les yeux. Je détourne le regard. J’attends avec impatience que ses doigts longs et fins reprennent le stylo. Et poursuivent l’art de la belle écriture.
« Si j’ai des remords, des regrets ? Oui. Je regrette de ne pas avoir commencé plus tôt ! Mais avant ces cinq dernières années, je n’étais pas prêt. Pas suffisamment préparé ou expérimenté. »

Déjà tout jeune je me suis entraîné sur des chats. J’ai toujours choisi de bons chats. Vifs et câlins ! Après coup, j’ai pu avoir des doutes sur certains. Mais cela ne m’a jamais inquiété. On dit bien que les chats ont plusieurs vies.
« Avez-vous conscience combien il est difficile d’extraire le cœur de personnes dévouées corps et âme à leurs bonnes œuvres ? C’est tout un art. Une opération délicate. Un travail de spécialiste.»

Et ne me demandez pas pourquoi je ne suis pas devenu chirurgien. Je hais les chirurgiens ! Ces sauveurs de vies qui réussissent des greffes de cœur. D’ailleurs, quelle déception quand je découvre un cœur artificiel !

La jeune femme ne me demande rien. Depuis déjà un bon moment. C’est moi qui fais les questions et les réponses. Elle m’écoute attentivement, sans sourciller. Et couvre les pages de son cahier à spirale d’arabesques minuscules.
« Pourquoi une telle mise en scène macabre ? Parce que cela ne vous semble pas couler de source ? Quand une personne a prouvé qu’elle avait le cœur sur la main, quoi de plus naturel qu’elle puisse songer à tendre celle-ci et offrir ainsi son organe. En toute logique je ne fais qu’exaucer ses souhaits. Rien de plus. »

Ah ! Si vous pouviez ressentir l’intense plaisir qui délecte mes sens lors des ultimes pulsations d’un cœur. D’un cœur posé délicatement sur la main. D’une main si généreuse…

« Vous ne m’interrogez plus ?
– Non monsieur, l’entretien est terminé. Nous nous reverrons sans doute plus tard. Un autre jour.
– Bien, docteure. »
Deux agents de police sont venus me chercher pour me ramener en prison. Dans le couloir, l’un des deux hommes m’a susurré à l’oreille sur un ton moqueur que je serai sans doute déçu. Je lui ai demandé pourquoi.
Il m’a répondu que les détenus que je côtoierai ne sont pas des mères Térésa ou des abbés Pierre. Je n’ai pas réagi. Je me suis contenté d’un sourire intérieur.
De toute façon, je suis quelqu’un de patient. Je n’aurai qu’à observer, écouter. Je finirai bien par la trouver la bonne âme. A cœur vaillant rien d’impossible !

FIN

Bernard B

Cette nouvelle est la première d’une série de treize, écrites en 2012. Un bel et unique objet-livre, rassemblant ces nouvelles, a vu le jour.

Son titre : « Voyages intérieurs ». 

Maquette, façonnage et impression ont été achevés en décembre 2013 par Martin Barraud.