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Le livre d’Abeline

Le vrombissement de la balayeuse urbaine réveilla Abeline.
Allongée sur un banc, la jeune femme sortit la tête de son sac de couchage. Elle jeta un regard sévère sur le véhicule de nettoyage qui s’affairait autour du square. Puis elle s’étira. Ses grands yeux ronds fixèrent le feuillage automnal du châtaignier sous lequel elle venait de passer la nuit. Elle songea en cet instant aux forêts séculaires que l’homme avait détruites au cours des temps afin d’ériger des cités de bois, de pierre, de béton et de métal. Des villes aujourd’hui construites à l’aide de matériaux composites. « Au nom de la modernité ! », maugréa-t-elle.
Abeline ressentait une profonde aversion pour les innovations. Par réaction contre sa mère, chercheure en nanotechnologie dans un grand groupe industriel. La fille unique s’était affranchie du modèle maternel. Et des sempiternels conseils qui vont avec. Malgré ses excellents résultats scolaires elle avait décidé d’interrompre ses études. Puis un jour, elle avait levé l’ancre. Sans itinéraire préétabli. Sans destination précise. Toutefois, en poursuivant toujours le même but. Ne jamais rester au même endroit. Toujours partir.
Abeline s’extirpa de son duvet. Craignant de chanceler, elle resta un moment assis sur le bord du banc. Elle sortit une pomme de son petit sac à dos qu’elle avait glissé par précaution au fond du duvet. Elle croqua le fruit avec ce qu’il lui restait de dents en bon état.
Ayant repris des forces, elle se dressa sur ses longues jambes arquées. Sans vaciller. Elle vérifia que son livre se trouvait bien dans la poche intérieure de la veste de ski noire qui lui avait été généreusement donnée dans une antenne de la Croix-Rouge. Elle fut rassurée. Elle pouvait bien perdre n’importe quoi. Ses papiers d’identité ou sa brosse à dent. Cela lui était indifférent. Hormis ce livre.

Elle empoigna tout son barda et s’élança d’un pas décidé. Elle s’engouffra dans la première station de métro venue. « Quitter cette maudite ville !», grommela-t-elle.
Malgré l’affluence, Abeline put s’asseoir dans une des voitures.
Elle profita du reflet de la vitre pour examiner son visage. Puis elle détourna la tête. Elle se mit à observer les autres. Ceux qui défendaient coûte que coûte leur Métro, boulot, dodo. Chaque jour. « Quelle mélancolie ! », jugea-t-elle intérieurement. Ne pouvant plus soutenir les regards vides d’expression de ces âmes conditionnées, elle s’assoupit.

Un brouhaha fit tressaillir la jeune femme. La voiture se vidait. La rame n’allait pas plus loin. Dès qu’elle fut sortie de la station de métro elle s’approcha d’un panneau d’affichage qui exposait le plan d’un morceau de la ville. Elle examina avec attention ce qui était devenu à ses yeux indispensable à sa vie nomade. Son GPS à elle. Son « Grand Plan de Survie », aimait- elle le nommer.

Une petite zone bleue en forme de banane qui figurait sur la carte hypnotisa celle qui avait toujours éprouvé une réelle fascination pour les étendues d’eau de toute sorte.
L’idée d’aller rejoindre ce lac séduisit de suite Abeline.

Voilà presqu’une heure qu’elle longeait un sentier sinueux et bordé d’arbustes épineux. Elle était impatiente de voir le lac. Elle accéléra la cadence. Des perles de sueur ruisselaient le long de son front et de ses joues. Quand elle aperçut au loin les premiers contours du lac, elle se figea. Elle frissonna légèrement. Son cœur palpitait. Puis elle se mit à courir.

Lorsqu’elle atteignit le rivage, Abeline crut rêver. L’épaisse brume qui recouvrait la surface de l’eau s’estompait au fur et à mesure que les rayons du soleil réchauffaient l’atmosphère. Le spectacle qui s’offrait à elle était magique.

La jeune randonneuse repéra un endroit assez douillet pour s’y reposer. Elle déposa ses affaires. Elle quitta ses chaussures afin de soulager ses pieds couverts d’ampoules. Elle ôta sa veste et son pull-over. Elle fouilla son sac à dos. Le morceau de pain rassis et la petite bouteille d’eau à demi remplie lui suffirent.
Puis Abeline s’allongea. Sa peau était moite, ses cheveux poisseux. Mais elle se sentait si bien. Au bord de ce lac. Les yeux tournés vers le ciel azuré, elle ne mit pas longtemps à sombrer dans un profond sommeil. Le soleil à son zénith veillait sur elle.

Des cris la firent sursauter. Il s’agissait d’un canoë. Les trois jeunes adolescents qui ramaient si maladroitement manquèrent de faire chavirer l’embarcation.
Cette scène lui fit songer à son père. Il lui manquait tellement. Il était porté disparu depuis une dizaine d’années. Disparu au cours d’une traversée en solitaire. On n’avait retrouvé aucune trace. Ni de lui ni de son bateau. Une cruelle destinée qu’à l’aube de ses quinze ans Abeline avait eu beaucoup de mal à accepter. Et qu’elle portait encore comme un fardeau.

Perdues dans ses rêveries, elle ne s’était pas rendu compte que le canoë avait disparu. Elle sécha ses quelques larmes qui devenaient de plus en plus rares au fil des ans. Elle avait appris à s’endurcir. Et à se protéger aussi. Grâce à ce livre.
Elle prit sa veste et en sortit l’objet précieux qui était devenu son compagnon de route. Le livre d’un petit format avait subi des détériorations successives. La couverture était dans un piteux état. Tachée, décolorée. On ne voyait même plus le titre ou le nom de l’auteur. Les pages n’avaient pas été épargnées non plus. Toutefois, l’ensemble restait lisible.

Abeline ouvrit au hasard le livre. Elle tomba sur un extrait qu’elle connaissait bien. Elle s’apprêta à le lire. Mais elle referma précipitamment le livre. Elle se rhabilla avec hâte et attrapa son sac à dos. Son envie de repartir restait plus forte.

A l’intersection de quatre chemins de randonnée, Abeline s’immobilisa devant des panneaux de signalisation de couleur jaune. Sauf à rebrousser chemin, elle devait choisir la destination.

Or quand elle lut ce qui était inscrit sur une des pancartes elle n’hésita pas un instant. Cela ne pouvait pas mieux tomber.
Quand elle pénétra dans le village, elle fut d’emblée charmée par l’enfilade de stands dressés à la gloire du livre. « Je passerais bien volontiers une nuit blanche si je pouvais m’acheter un ou deux livres », gambergea-t-elle. Mais quand elle jeta un coup d’œil sur les prix affichés, elle réfréna son envie.

Cela ne l’empêcha pas de faire le tour des libraires. De fureter ici et là. Sans intérêt particulier. Car tout était susceptible de l’intéresser. Son éclectisme lui conférait cette disposition d’esprit qui lui permettait de passer d’un Proust à un San-Antonio. D’un ouvrage scientifique à un recueil de poèmes.

Un libraire observait Abeline depuis un moment. Ni soupçonneux ni craintif du fait de l’allure de la jeune femme, l’homme semblait plutôt intrigué. Il était surpris de voir celle-ci dévorer des yeux ses livres. Etonné qu’elle ne réclamât rien. Ni argent ni nourriture.
Il lui demanda d’une voix monotone et presqu’inaudible si elle souhaitait être conseillée dans son choix. La jeune femme haussa les épaules. Puis elle lui pria d’un ton assuré de lui indiquer où se trouvaient les ouvrages de poésie. Il pointa le doigt vers le bac qui se situait à l’extrémité de son stand. Elle le remercia d’un signe de la tête.

Elle consacra un moment à ce rayon en oubliant que le soir approchait et qu’il fallait avant la tombée de la nuit trouver un endroit pour dormir. Que ce soit un abribus ou un local vide qu’elle n’hésitait pas à squatter de temps en temps.
Alors quelle s’apprêtait à quitter le coin des poètes, son attention fut retenue par un ouvrage. La vue de la couverture illumina son visage. « C’est le même ! », ne put-elle s’empêcher de crier. Des gens se retournèrent et la dévisagèrent. Mais Abeline n’y prêta pas attention. Elle s’enferma dans sa bulle protectrice. Elle tourna et retourna l’ouvrage. L’état général de ce dernier était plutôt bon.

Alors qu’elle commençait à feuilleter l’exemplaire, un bout de papier s’échappa de celui-ci puis tomba en tourbillonnant, à la manière des fruits de l’érable champêtre, qu’on nomme des hélicoptères. L’aéronef de circonstance atterrit sur la chaussure usée de la jeune femme. Après avoir remis le livre du libraire à sa place, elle se baissa et saisit le bout de papier entre le pouce et le majeur. Avec délicatesse, elle prit son temps pour le défroisser.

Les quelques mots écrits en style télégraphique, Abeline les lut et relut, indéfiniment. La jeune femme ressentit une profonde admiration mêlée à de la tristesse. Elle plongea la main dans la poche de sa veste. Elle en sortit son livre-fétiche. Elle y inséra le bout de papier.
Des souvenirs d’enfance émergèrent à nouveau. Abeline serra très fort le livre contre son cœur.

FIN

Bernard B

Cette nouvelle est la dernière d’une série de treize, écrites en 2012. Un bel et unique objet-livre, rassemblant ces nouvelles, a vu le jour.  Son titre : « Voyages intérieurs ».  Maquette, façonnage et impression ont été achevés en décembre 2013 par Martin Barraud.

Présidents en colère

« La police ne peut pas tout ! », avait lancé à l’emporte-pièce le commissaire NIKS au journaliste de l’incontournable Gazette de la vie associative. Cet aveu maladroit qui rappelait celui d’un ancien premier ministre fâcha bon nombre des quelque mille deux cents présidents d’association du Pays des Trois-Pics. Une lettre ouverte, adressée aux élus et au préfet, se fit l’écho de ce mécontentement. « Nous espérons que toute la lumière sera faite au plus vite sur ces disparitions qui risquent de sonner le glas du bénévolat », concluait le collectif des présidents en colère.

Depuis déjà six longs mois on n’avait aucune nouvelle de douze figures engagées de la vie associative. Elles s’étaient littéralement évaporées. Par mesure de précaution les autorités locales avaient recommandé aux citoyens d’éviter les réunions publiques. Surtout en soirée. On redoutait un tueur en série. Mais on craignait davantage le déclenchement d’un esclandre, les crises d’une psychose collective, les soubresauts d’un tohu-bohu ! Ou bien encore la vindicte populaire. Seulement, pour punir qui ? Car l’énigme restait totale.

Clément adora ce mystère. Il disséqua chaque évènement. De manière rituelle, il découpa tous les articles de la presse locale, avant de les afficher sur un des murs de son salon. « Une exposition des bonnes œuvres disparues ! », ironisait-il.

Elle lui renvoyait sa propre histoire familiale.
L’arrière-grand-père Justin avait fondé la première association d’astronomie du Pays des Trois-Pics. En 1901. La même année naquit le grand-père. En hommage à Waldeck-Rousseau, il fut prénommé Pierre. La fibre associative coulerait ainsi dans les veines de tous les descendants. Presque tous. Car Clément renia cet héritage. Il avait toujours refusé de « se faire garrotter, disait-il, par les liens du bénévolat ».

Clément finit par exécrer cet excès de bienfaisance dont jouissaient les bénévoles. « Les gens atteints de philanthropie aiguë devraient être enfermés ! » marmonna-t-il en serrant vigoureusement les poings.
Il se dirigea vers le mur du salon. La collection d’articles de presse qui tapissait celui-ci présentait les photographies des bonnes âmes locales. Son regard s’attarda sur l’une d’entre elles. Il s’agissait de l’un des représentants du collectif des présidents en colère. L’article annonçait une manifestation. Pour le lendemain.

Clément prévit de s’y rendre. Un sourire prémonitoire traversa son visage.
« Ce commissaire NIKS n’a pas tort, songea-t-il, la police ne peut garantir la sécurité de tous les bénévoles ».

FIN

Bernard B

Cette nouvelle est la douzième d’une série de treize, écrites en 2012. Un bel et unique objet-livre, rassemblant ces nouvelles, a vu le jour.  Son titre : « Voyages intérieurs ».  Maquette, façonnage et impression ont été achevés en décembre 2013 par Martin Barraud.

Le gîte

Je la connais bien cette crique mais je crains de ne pourvoir en profiter sereinement. Avec cette brume qui semble venir de nulle part j’ai un mauvais pressentiment.
Sans attendre, je quitte la plage. Puis je gravis le sentier escarpé et bordé d’arbustes épineux qui m’égratignent tant je suis pressé de rejoindre mon gîte. Des perles de sang ruissellent le long de ma cuisse gauche. J’arrive essoufflé sur le chemin côtier. Je me retourne. C’est une purée de pois qui recouvre maintenant l’océan. Je frissonne légèrement. Mon cœur palpite. Non seulement le temps semble s’être arrêté mais l’espace paraît avoir perdu ses propres dimensions. Je me mets à courir. Une éternité.

J’arrive enfin devant le gîte. La porte est entrebâillée. Comment ai-je pu oublier de fermer avant de partir, moi qui prends toujours mille précautions ? Je trouve cela bien étrange. Que faire ? Une certaine appréhension m’incline à quelque prudence. Mais ma curiosité naturelle me conseille le contraire. Je pousse donc sans hésitation la porte. À mes risques et périls !

Le couloir que je découvre m’ébahit. Un guéridon en bois, telle une barque à la dérive, flotte sur la mince couche d’eau stagnante qui recouvre le sol. Que s’est-il donc passé ? Pourquoi cette inondation ?
Les murs suintent et les coquillages représentés sur la tapisserie glissent réellement. Une procession de gastéropodes ! Tout semble se dérégler. Ma vision est-elle troublée par quelque substance hallucinogène que j’aurais absorbée à mon insu ?

J’enjambe le guéridon et me dirige vers l’escalier. En vain car je ne parviens pas à monter. Celui-ci se mue en une cascade qui m’emporte vigoureusement vers un grand bassin. J’essaie de conserver mon sang-froid. Je n’ai pas envie de me noyer ! Une forme noire affleure la surface de l’eau qui se met à bouillonner. Je crois apercevoir un baleineau. La scène est magique. Faut-il que je me pince pour m’assurer que je ne rêve pas ? Aië ! On m’a précédé. Un homard !
La nageoire caudale du mammifère marin s’enfonce dans ce qui est devenu un étang verdâtre et saumâtre. Je nage dans ce qui ressemble très vite aux Nymphéas de Claude Monet. J’entame une plongée en apnée dans une eau légèrement huileuse où un vert chartreuse côtoie un turquoise. Et voilà que je croise le Nautilus du capitaine Némo, que j’évite de justesse. Cela n’a pas de sens !

Je remonte à la surface.
Je suis maintenant allongé dans une baignoire. Me suis-je assoupi ? Celle-ci se met à tanguer. Je ressens des secousses. La baignoire se brise en mille morceaux. J’atterris brusquement sur la plage de galets que j’avais quittée tout à l’heure. A rien n’y comprendre !
Mon corps, trop sollicité par ces derniers rebondissements, savoure avec bonheur les premiers rayons d’un soleil estival. Mais j’ai à peine le temps d’en profiter que le ciel s’obscurcit. Comme si on passait subitement de l’aube au crépuscule. Mes paupières s’alourdissent. Je me perds à nouveau dans mes chemins qui ne mènent nulle part. Et qui me conduisent à nouveau dans mon gîte !
Cette fois-ci tout est en ordre dans le couloir. Je peux sans difficulté monter à l’étage. Enfin rejoindre ma chambre et m’abandonner dans les bras de Morphée. Mais mon soulagement n’est que de courte durée. Allongé dans mon lit, mes yeux ahuris fixent le plafond. Celui-ci se fissure de toute part. Des gouttelettes d’eau tombent une à une. Puis celles-ci se transforment très rapidement en un ruissellement permanent. Le plafond finit par disparaître, ainsi que les murs de la chambre.
Je me trouve à nouveau sur le sentier côtier. Je marche d’un pas décidé sous la bruine. Je me dirige vers un petit village de pêcheurs. Petty Harbour (1). Je longe les quais. Le port semble avoir été déserté. Les casiers empilés devant les hangars attendent la prochaine pêche. Arrivé au bout d’une jetée je scrute l’océan. Vais-je de nouveau apercevoir une baleine ? Inutile d’attendre car le brouillard commence de recouvrir les collines environnantes. J’ai juste le temps d’admirer des régates. Sur cette mer devenu lac rivalisent des équipes féminines. Armées de leurs bras et d’un mental d’acier, elles propulsent leurs embarcations à l’aide d’avirons affûtés pour fendre l’eau. Puis la purée de pois les fait disparaître. Je m’éloigne et tente de retrouver le chemin du gîte.

Suis-je condamné à tourner en rond ? A subir l’absurde et irrationnel passage d’un lieu à l’autre ?
Je me mets à courir. À courir interminablement. Mes jambes deviennent lourdes et mes pieds maladroitement s’entremêlent. Je trébuche. Me voilà allongé par terre, le nez écrasé contre un sol froid. Juste devant moi, je reconnais le guéridon. Et derrière, l’escalier. Je me relève. Je suis revenu dans le gîte !

Alors que je m’apprête à monter, je perçois des voix. Des chants marins ! Une flûte accompagne un accordéon diatonique et un violon folk , sur un air irlandais. Une corne de brume qui s’invite envoie des signaux sonores. Un long, deux brefs. J’entends maintenant des voix, des rires. Puis de nouveau un air de musique. Une pluie battante vient de chasser le brouillard. Mes vêtements sont trempés. Mon corps imbibé. Je perds mon souffle. Je vais me noyer ! Une sonnerie retentit. Une fois. Deux fois. Je sursaute. Je me retrouve assis dans mon lit. Désorienté. La sueur nocturne a rendu mes cheveux poisseux.

D’un geste conditionné j’appuie sur la touche de mon radio-réveil qui diffuse une célèbre chanson du Vent du Nord. Un groupe de musiciens originaire du Québec.

Je m’étire. Je sors du lit pour aller tirer les rideaux. Mes yeux laissent pénétrer les premières lueurs matinales. Mes narines s’enivrent des effluves d’une maison canadienne terre- neuvienne. Café, Baguels aux raisins et à la cannelle, essences de bois. J’ai faim ! Avant de sortir de la chambre, je fixe le sol. La grande bassine est quasiment remplie. Mon regard se porte vers le plafond. Décidément, il faut absolument que je colmate cette fuite d’eau. Avant que le plafond ne s’écroule !

FIN

Bernard B

(1) Dans la province de Terre-Neuve et du Labrador, à l’Est du Canada.

Cette nouvelle est la onzième d’une série de treize, écrites en 2012. Un bel et unique objet-livre, rassemblant ces nouvelles, a vu le jour.  Son titre : « Voyages intérieurs ».  Maquette, façonnage et impression ont été achevés en décembre 2013 par Martin Barraud.

L’île du peuple

Derrière moi, la rue Etienne Etiennez s’étire à travers plusieurs îlots parsemés de vergers à l’imminente floraison. Citronniers, amandiers et oliviers parfument déjà les villages environnants, ceux de Barbin et des nombreuses îles du centre de Nantes.

Je suis assis au bord de l’Erdre, halte bien méritée après ma balade matinale quotidienne. Je suis en position du lotus. Je me laisse paisiblement bercé dans une méditation, mes sens tenus en éveil, mes muscles prêts à être stimulés. Puis j’enchaîne quelques postures. Je m’installe dans celle du cobra, saluant le soleil. Il fait déjà vingt degrés Celsius en ce début du mois de décembre.

Au bord de l’autre rive, un héron cendré s’ébroue, perché sur une épave de voiture devenue le vestige d’un mode de vie délaissé peu à peu depuis les années deux mille trente.

En amont de la rivière, un troupeau de triporteurs, quadricycles, tandems et vélos-cargos franchissent une assez grande passerelle de bois qui frissonne à leur passage.

Un bourdonnement se fait entendre. Je lève les yeux, un drone de surveillance et de prévention flotte au-dessus de moi puis glisse soudainement vers le pont du Général de la Motte-Rouge.

Je me lève. Je m’apprête à retourner chez moi, sur l’île de Versailles rebaptisée l’île du peuple par ses habitants lors de la dernière consultation citoyenne locale. 

Je longe le boulevard Van Iseghem. Il est bordé d’interminables fils où sont suspendus draps, toiles et linges de toutes sortes. Je salue une amie, abandonnée dans sa chaise longue, un livre à la main. Son lieu de vie est un bateau, comme beaucoup d’autres personnes habitant les centaines de péniches amarrées les unes aux autres sur les rives de l’Erdre. Awena est l’une des animatrices de l’atelier partagé où on l’on peut travailler le bois, sur l’île du peuple.

Je tourne à droite, remonte lentement le boulevard Amiral Courbet. Derrière moi se déploie, dans la continuité du pont de la Motte-Rouge, le phalanstère de Waldeck Rousseau.

Je descends deux escaliers pour aller recharger ma gourde de deux litres au réservoir d’eau communal qui se situe en bas de la rue de la Fontaine de Barbin, à l’endroit où se dressaient autrefois un poste de police et une prison. Il reste encore des crédits sur ma carte-ressource en eau potable.

Je perçois un bourdonnement que j’identifie de suite. Celui d’un drone de surveillance et de prévention. Je crois surprendre sa course furtive au-dessus des toits du village de Barbin.

Je reviens sur mes pas et me dirige vers la rue de l’Ouche de Versailles. La rue a retrouvé sa vocation étymologique de jardin ou terrain de bonne qualité, de bonne terre à labourer. Trois petites fermes urbaines occupent l’espace d’un ancien grand entrepôt de fournitures scolaires qui avait lui-même remplacé deux usines de confection d’uniformes militaires, fermées en 1970. L’ancien garage Citroën a été transformé en atelier partagé où les Barbinoises et Barbinois viennent réparer leurs tandems, quadricycles et autres vélocipèdes collectifs.

Je prends à gauche la rue de Châteaulin. L’ancien domaine noble, dit du même nom, a depuis si longtemps disparu du village de Barbin. 

Ce village a été totalement redessiné par ses habitants, devenus adeptes de l’auto-construction et d’un modèle issu du mouvement des castors créé il y a un siècle.

La rue de Châteaulin débouche sur un quai de l’Erdre.

L’île du peuple, qui n’est plus l’île de Versailles, est à portée de main. Avant d’emprunter une passerelle pour y accéder, je laisse passer le tramway Nantes-Atlantique en provenance de Sainte-Pazanne, village côtier.

Je m’arrête un instant au milieu de la passerelle. Je scrute le ciel, son flot de nuages cotonneux, accrochés les uns aux autres, fiers et solidaires, flottant au gré d’un paisible vent du sud-ouest. Puis mon regard se tourne vers la rivière.

Quelques déchirures végétales viennent troubler la surface de l’eau légèrement froissée.

L’île du peuple s’étend sur environ un hectare et soixante-dix ares. Sa forme ressemble à une demi-lune. C’est l’une des nombreuses îles du centre de Nantes.

Plus de deux siècles après qu’Ange Guépin souhaite en faire un jardin public, des habitants se sont unis pour y bâtir un village et des communs.

Sur l’île du peuple, la vie est harmonieuse et le fruit d’une organisation bien pensée. 

Sur cette moitié de planète où je vis, un village de petites maisons, construites et aménagées par ses résidents, y est installé. Le jardin japonais d’antan a laissé sa place à des jardins collectifs. Les habitants-cultivateurs y font pousser plusieurs espèces légumières grimpantes. Haricots et tomates y côtoient pois, concombres, courges, melons et pastèques. Toutes les générations participent à la cueillette.

L’île du peuple s’inspire de mouvements convivialistes qui ont essaimé après 2027, l’année de la grande insurrection. 

L’île dispose d’une bibliothèque où sont organisés des ateliers d’écriture et où se tiennent des conférences gesticulées d’éducation populaire.

Dans cette bibliothèque on y trouve de tout, des guides pratiques mais aussi des essais, des romans et même de la poésie dont la plupart des références ont disparu à la fin des années 2020, suite aux mouvements rétrogrades de la censure littéraire. 

Tant de livres ont péri dans des autodafés fanatiques et démoniaques !

D’autres espaces créatifs fleurissent sur cette île du peuple. Ici, un atelier partagé pour y travailler le bois, là un atelier de cuisine. Ou encore un atelier de réparation et de transformation d’objets hétéroclites. J’observe avec un certain amusement un petit groupe d’enfants s’affairer autour de ce qui ressemble, du moins pour ce qu’il en reste, à un drone.

La transmission des savoirs théoriques et pratiques a lieu au centre de formation citoyen intergénérationnel. Cet espace qui jouxte la bibliothèque est ouvert aux villages voisins. Un comité tournant anime le centre de formation. Cette année, j’en fais partie.

L’île du peuple est autonome en eau, seulement pour les cultures. Les habitants dépendent des réservoirs d’eau potable de la ville. 

Les îliens ne sont pas totalement autosuffisants en denrées alimentaires ou en énergie. Ils peuvent s’approvisionner aux champs des villages situés à l’Est de Nantes. Une forêt d’éoliennes filiformes, couvrant une partie de l’Ouest de la ville, pourvoie aux besoins énergétiques de beaucoup de villages.

Je regagne ma mini-maison pour y chercher un livre et le rendre à la bibliothèque. 

À travers l’une des fenêtres de ma maison, j’aperçois très distinctement une affichette de bois accrochée à un poteau. En grandes lettres sont gravés ces deux mots : Nantes 2049. En sortant de chez moi, à la fois impatient et excité, je m’approche de l’affichette de bois, pour y lire les détails, les relire puisque je suis déjà bien au fait de l’événement.

Les habitants vont se réunir en soirée dans la grande salle commune située à la pointe de l’île.

Je me suis rassuré, à la fois confiant et serein. Je me suis persuadé : « Tu n’as rien à craindre d’un énième concours d’éloquence à la nantaise ! » Je suis déterminé et motivé, enfin prêt à exposer ma candidature devant un jury intergénérationnel, en vue de l’élection annuelle du comité citoyen des habitants de l’île du peuple. Je ne me mets pas la pression. Et j’espère très fort, si j’ai la chance d’être sélectionné, que le tirage au sort validera mon élection !

L’élection promet d’être aussi une belle soirée festive. S’annonce une nuit blanche tissée de musiques et de chants, de palabres à refaire le monde, à philosopher ou à clamer des textes issus du cercle des poétesses disparues.

Un drone de surveillance et de prévention bourdonne au-dessus de moi. Je perçois également des voix, de façon assez confuse au début, plus clairement ensuite. Eh ho ! Eh ho !

Dune et Donovan me lancent de concert : « Ouh ouh ! Papounet ! Papoute !  Tu nous racontes ? Alors, tu nous racontes encore une fois ? Encore, encore !»

Je les regarde malicieusement.

– Oui, oui… Bien, bien… Désolé, je me suis perdu dans mes souvenirs ! Ah ! Cette fameuse année 2049 ! Quelle époque ! Vous savez, j’avais soixante ans, l’âge que vous avez aujourd’hui… J’étais jeune ! Ah ah !

– Vas-y, dis-nous tout !

-Bon, j’y vais, et cette fois-ci à la manière des contes de Perrault…Il était une fois l’île de Versailles rebaptisée l’île du peuple. La vie y était harmonieuse et le fruit d’une organisation bien pensée…

FIN

Bernard B

L’Etablissement B3965

Il est cinq heures trente. Ce matin, j’ai décidé de me lever tôt. Pour prendre mon temps. Pour savourer les premières lueurs de l’aurore. Un moment intime de bonheur partagé avec mon café. Et avec mon chat qui, j’en conviens, se permet trop souvent de prendre ses aises sur la table.

Perché sur ma chaise de bar, le bras gauche soutenant ma tête encore imprégnée de rêves, j’effleure la touche de connexion de mon ordinateur portable. Je consulte ma messagerie. Des courriels provenant de la famille, des amis. Et les autres. Ceux qui me rappellent que je suis un citoyen travaillant dans la cité. Ceux-là viennent d’en haut. Comme ce dernier :

Il vous reste trente-deux jours de travail à effectuer dans l’Etablissement G2048. Veuillez consulter votre espace TTPU.
Non, le trente-troisième jour je ne me jetterai pas d’un pont. Mon Taux d’Usure Professionnelle est à douze pour cent. Suite à ma dernière visite trimestrielle à l’Unité de Psychologie du Travail de mon secteur. Donc pas de souci à avoir de ce côté-ci. Mais quand on arrive à vingt-cinq pour cent, la procédure d’accompagnement commence. C’est plutôt bien fait dans l’ensemble. Et comme c’est du préventif, rares sont ceux qui franchissent les cinquante pour cent. Sauf erreur de diagnostic.

Mon chat quitte la table. Il me fait comprendre que c’est l’heure de la balade matinale. Je descends de ma chaise et lui ouvre la porte. Je me prépare une autre tasse de café. Je m’installe à nouveau devant mon écran. Et je m’apprête à entrer dans mon espace TTPU.
Je n’étais pas encore né quand ils ont créé le Temps du Travail Partagé Universel. Mon père m’a maintes fois raconté les évènements. La crise, le chômage et les émeutes. Puis le Président de la République qui a décidé de proposer une loi référendaire de salut public. Le peuple qui s’est prononcé, qui a dit oui massivement. Les émeutes qui ont cessé et la paix sociale qui est revenue.

Je suis fier de mon Taux d’Usure Professionnelle. Mais il faut que je sois vigilant. Ne pas dépasser mes douze pour cent. Il y a ceux ou celles qui surveillent leur taux de glycémie, ou de cholestérol. Moi je surveille mon TUP. De toute façon c’est obligatoire. On rencontre le psychologue de secteur, tous les trois mois. L’employeur peut trouver cela contraignant. Mais tout le monde y retrouve ses comptes. La Sécurité Sociale n’est plus déficitaire. Les cotisations sociales continuent de baisser. Logique.

Et mon chat qui réclame de rentrer. Logique aussi. D’accord, mais cette fois-ci il ne s’installe pas sur la table !

Je sélectionne l’onglet Taux de Mobilité Professionnelle. Là, il faut que je progresse. Ma dernière évaluation indique un malheureux vingt pour cent. Pour résumer, durant ces cinq dernières années, je n’ai changé de poste qu’une seule fois. Largement insuffisant selon les critères officiels. L’idéal serait de changer chaque année. Un TMP à cent pour cent ? Quasiment impossible. A moins de changer d’Etablissement. Mais pour cela, il faut que je m’inscrive à la Plateforme Professionnelle Universelle.

Le chat miaule. Il veut à nouveau sortir. Lui, la mobilité il la pratique un peu trop à mon goût ! Je descends de ma chaise et vais finalement lui ouvrir la porte.

Si j’adhère à la PPU, je m’engage à accepter des journées d’immersion. Pour découvrir un nouvel environnement professionnel, de préférence. Ou plusieurs. Ensuite, il faut faire uneEvaluation des Goûts Professionnels et des Compétences Transférables.

A travers la baie vitrée de la cuisine, j’observe ce pauvre chat qui tente vainement d’attraper un oiseau. Je songe à mon immersion. Pourquoi pas une journée dans une clinique vétérinaire ? Ou dans une boucherie féline ? Je verrais bien ce chat finir en barquette !

Quand on se décide de quitter son Etablissement, à condition que l’Evaluateur de secteur donne son accord, on bénéficie alors du Temps de Formation Universel.
Les temps de formation comme les périodes d’immersion ont lieu pendant la période du Congé Universel dont la durée est invariablement de six mois.

J’en connais qui changent de métier une fois par an. Ceux-là sont des citoyens exemplaires. J’en connais d’autres qui refusent de changer. Mais au bout de cinq années, s’ils persistent, la loi a prévu une taxe. Prélevée sur leur Salaire Universel.
Et lui, ce chat, s’il persiste à vouloir rentrer pour la nième fois je vais finir par lui prélever je ne sais quoi !

La procédure d’inscription à la Plateforme Professionnelle Universelle n’est pas fastidieuse. Il faut d’abord sélectionner un certain nombre de critères. Est-ce que je souhaite travailler principalement à l’extérieur ? A l’intérieur ? Ce premier choix va me permettre d’accéder aux ‘grands groupes professionnels’, puis aux ‘familles de métiers’, enfin aux ‘professions’. L’année prochaine, je me verrai bien intégrer un nouvel Etablissement. Occuper un poste, principalement à l’extérieur. Mais sans exclure l’intérieur. Je valide mes premiers choix. Je m’interromps un instant.

Je pense à mon père. Lui qui a vécu la période précédent la loi du Temps du Travail Partagé Universel. « Avant, les gens n’avaient pas le choix ! », m’a-t-il si souvent lancé, d’un air triste. Comment imaginer qu’un tel système ait pu exister ? Bien sûr, notre loi n’est pas la panacée.

Mais elle a permis d’accomplir des progrès substantiels. En termes d’économie pour le budget de la nation, et de bien-être au travail pour les citoyens. L’Indice de Développement Humainn’est plus une utopie. Depuis bien longtemps déjà. Il suffit d’allumer la radio chaque matin. Ils donnent les chiffres. Juste après la météo. Par grande région. C’est très fiable.

Perdu dans mes rêveries matinales, je continue de valider les différents critères. Jusque là tout va bien. Mais voilà que ce chat gratte à la porte d’entrée de la cuisine. Ses pattes posées sur la vitre ! Je lui ouvre. Va-t-il enfin me laisser tranquille ? Je profite de cet intermède pour aller prendre l’air dans le jardin. Je lève les yeux vers le ciel. Celui-ci s’est légèrement obscurci. Quelques cumulus nimbus.

Je retourne dans la cuisine. Il en a profité pour s’allonger sur la table, les pattes arrière posées sur le clavier de l’ordinateur. Il ne faut pas se gêner ! Je m’installe sur ma chaise. Je lui fais comprendre d’aller voir ailleurs.
Alors que je m’apprête à poursuivre la procédure d’inscription à la Plateforme Professionnelle Universelle, je constate la présence d’un message sur mon écran :

Nous confirmons votre inscription à notre ‘Plateforme Professionnelle Universelle’. Votre prochaine immersion aura lieu dans l’Etablissement B3965. Votre ‘Evaluateur des Goûts Professionnels et des Compétences Transférables’ prendra contact avec vous, dans la journée, pour vous fournir les détails de la mise en œuvre.

Le chat ! Il a choisi à ma place !

Pourquoi est-ce tombé sur moi ? Me voilà maintenant contraint d’accepter cette première immersion. A cause du chat ! Il est très compliqué de revenir en arrière. Il faudrait justifier. Et dans tous les cas, rencontrer l’Evaluateur de secteur.

Je vérifie l’état de ma fiche d’adhésion. J’avais déjà saisi les trois premiers critères : travailler à l’extérieur, principalement. Mais sans exclure l’intérieur. J’ai ensuite sélectionné le groupe professionnel des ‘innovations technologiques’, puis les métiers de ‘l’écologie durable’.
Et le chat a sélectionné pour moi la ‘profession’ ! Il aurait pu choisir d’autres professions. Comme Ingénieur pour le développement des moteurs à eau. Ou Vendeur de vêtements en textile bio. Et bien d’autres professions encore.

Mais ‘Installateur de panneaux solaires photovoltaïques‘, moi qui ai le vertige ! Il va falloir que j’apprenne à vaincre mes peurs. Escalade, parachute ascensionnel, deltaplane. Par quoi vais-je commencer ?
En attendant, je peux toujours m’exercer à grimper aux arbres. Et imiter mon chat. Ce chat !

Glossaire

CU Congé Universel
EGPCT Evaluation/Evaluateur des Goûts Professionnels et des Compétences Transférables
IDH Indice de Développement Humain

PPU Plateforme Professionnelle Universelle

SU Salaire Universel
TFU Temps de Formation Universel
TMP Taux de Mobilité Professionnelle

TTPU Temps du Travail Partagé Universel

TUP Taux d’Usure Professionnelle

UPT Unité de Psychologie du Travail

FIN

Bernard B

Cette nouvelle est la dixième d’une série de treize, écrites en 2012. Un bel et unique objet-livre, rassemblant ces nouvelles, a vu le jour.  Son titre : « Voyages intérieurs ».  Maquette, façonnage et impression ont été achevés en décembre 2013 par Martin Barraud.

L’immeuble du quinzième

Il faut veiller à nourrir les poissons rouges de la jeune demoiselle du quatrième. Le mardi et le vendredi, seulement. « Surtout faites bien attention ! Ne mettez pas trop de flocons ! Cela pourrait les tuer !» me crie-t-elle. Oui j’ai bien entendu, je ne suis pas sourde.
L’autre, le vieux célibataire du cinquième, il me demande de surveiller son bonsaï. Pourquoi le surveiller ? On ne va pas lui voler, quand même ! De plus, c’est un cactus. Lui et et les noms des plantes !

La famille du premier – la porte à gauche en montant – n’a pas trop d’exigence. Relever le courrier. Et puis aérer une fois dans la semaine. C’est tout.
Ce n’est pas comme la famille du deuxième – la porte à droite. C’est surtout madame qui exige. Une liste interminable. Pour qui elle se prend ? Je ne suis pas sa concierge attitrée ! Ni sa femme de ménage !

Je suis la concierge de tout l’immeuble. L’immeuble du dix de la rue Copernic. Dans le quinzième arrondissement.
Et cela fait vint-cinq ans que j’exerce ce métier. Au même endroit.

Je les connais bien. Les anciens comme les nouveaux. Et toutes leurs petites habitudes. Quelques jours avant de partir en vacances, ils m’ont laissé leurs recommandations. J’enregistre toujours tout sur un petit carnet. Pour ne rien oublier. Cela les rassure que je tienne un planning.
Mais des angoisses, ils en ont toujours. Souvent les mêmes. La peur du voleur. La peur de l’incendie. Ou bien ils craignent de découvrir à leur retour un courrier recommandé leur annonçant un redressement fiscal. Il ne manquerait plus que ça ! Avec « ces vacances si coûteuses » soupirent-ils.

De quoi se plaignent-ils ? Après tout, ils n’étaient pas obligés de partir. Ni de dépenser leurs euros ! Ou d’aller si loin. Mais il paraît que c’est tendance. Aujourd’hui, ils ne vont plus dans leurs maisons secondaires à la mer ou à la montagne. Ils vont à l’autre bout du monde. La destination n’a pas d’importance. C’est la distance parcourue qui compte. Et les heures passées dans l’avion. A croire qu’ils ont tous des actions dans des compagnies aériennes !

C’est comme le jeune couple du troisième. Cette année, ils ont choisi l’Australie. La fois d’avant, c’était la Californie. Jamais moins de dix heures d’avion. C’est leur objectif. Leur obsession.

Leurs voisins de palier – la famille nombreuse – ils ont pris l’avion direction « l’Inde ». Les enfants – surtout les grands – ont été enchantés par le séjour ! « Mais il y avait beaucoup de pauvres ». Ils me l’ont dit, à leur retour. « Cela nous a choqués au début ». « Mais après on s’est habitués ». « De toute façon, nous on y allait pour les éléphants !»

Je suis quasi certaine que la petite de la famille du premier va m’envoyer une carte postale. Avec son n-ième poney ! Cette année, je vais pouvoir compléter ma collection avec celui de Nouvelle-Zélande. Je vais finir par ne plus avoir de place sur le mur de ma cuisine !

Leurs voisins du dessus – ceux du deuxième – ils se sont envolés pour Tahiti. Eux aussi m’ont envoyé une carte postale. « Des plages de rêve ! », selon madame. « Un petit paradis ! », selon monsieur.

J’attends avec impatience le retour du vieux célibataire du cinquième ! Comme il a tendance à confondre les noms des lieux ses récits sont parfois cocasses. Cet été, il a choisi de faire un trek dans les Andes. Il m’a parlé de la forêt amazonienne des Landes !

Les plus originaux sont ceux du quatrième. Les plus anciens dans l’immeuble. Quand ils partent c’est chacun de son côté. Je ne sais pas d’où leur vient cette lubie ! Cette année, madame est allée en Chine. Monsieur au Canada. Puis, à leur retour ils comptent les points. Nombre de photographies réussies. Nombre de recettes culinaires découvertes. Nombre de je ne sais quoi encore. Il paraît qu’ils ont tout un tas de critères. Une grille de notation. Comme à l’école. Ils sont bizarres ceux du quatrième.

Ils ne me disent pas tous où ils vont. Certains le gardent en secret. Comme le couple du quatrième. Ceux qui vivent en face des originaux.
« On va très loin. Et c’est très beau ». Pas très bavards, ces deux-là. Bien sûr, ils ne m’envoient pas de carte postale. A se demander s’ils ne me racontent pas des histoires. A moins qu’ils aient honte de dire qu’ils ne vont pas très loin ! Mais je ne juge pas. Ils peuvent aller où ça leur chante. Et même rester en France. Personne n’est pas obligé à chaque fois d’enfiler la panoplie de Christophe Colomb !

Cela me plairait bien un voyage en mer ! Une croisière en bateau. Direction New-York, par exemple. Je ne dirais pas non. Mais c’est un rêve. Inaccessible. Du moins tant que je resterai concierge. Et une concierge cela ne rêve pas. Une concierge c’est fait pour surveiller les appartements. Pendant que madame et monsieur surveillent à distance leur compte en banque. Il ne faut quand même pas trop dépenser. Avec la crise.

Pendant une quinzaine de jours, l’immeuble est devenu une île déserte. Mis à part les poissons rouges du quatrième. Ou les perruches du premier – je les avais oubliées celles-là.
Je suis restée enfin seule. Jour et nuit.
Je n’ai croisé personne. Sauf le facteur. Je n’ai pas eu à les saluer, les uns après les autres, chaque jour, du matin au soir. La jeune fille du quatrième. Le vieux célibataire du cinquième. Le jeune couple du troisième. Et puis tous les autres.

Au moins, cela m’a fait des vacances !

FIN

Bernard B

Cette nouvelle est la neuvième d’une série de treize, écrites en 2012. Un bel et unique objet-livre, rassemblant ces nouvelles, a vu le jour.  Son titre : « Voyages intérieurs ».  Maquette, façonnage et impression ont été achevés en décembre 2013 par Martin Barraud.

Une journée sans

Cette année, je crois qu’un rien me ferait plaisir. Rien qu’une semaine. Un séjour organisé. Oui, mais sans excès ni superflu.

« Veuillez confirmer votre choix ». Devant mon écran d’ordinateur, il ne me reste plus qu’à valider la procédure de règlement. Certes, ce séjour est onéreux mais la formule que j’ai choisie est la perle rare des vacances organisées.
Jamais jusqu’à aujourd’hui je n’aurais soupçonné l’existence d’une telle offre !

Ce n’est pas la destination qui m’a séduit. Loin de là.
La page d’accueil du site internet de l’agence de voyage expose des clichés de la France rurale sortis tout droit d’un album du début de notre siècle dernier. Mais finalement je n’ai rien contre ces paysages qui n’en mettent pas plein la vue. Contrairement à toutes ces publicités intempestives et souvent mensongères qui présentent des ciels bleus dans des régions où la pluviométrie bat des records. Ou qui montrent des plages au sable fin et de couleur d’or dans des îles dont les rivages ne connaissent que des galets grisâtres et rugueux.

Ce n’est pas la présentation générale du village-vacances qui m’a convaincu, non plus.
Une capacité d’accueil de deux cents personnes. Des habitations adaptées à tous les types de famille ou aux personnes seules. Des espaces communs, notamment pour laver le linge à la main ou en machine. Une piscine extérieure commune. Un restaurant avec sa terrasse. Dix grandes tables peuvent accueillir chacune vingt personnes. Tous les repas ou diverses collations sont servis dans l’espace de restauration. Et puisqu’aucune habitation ne comprend de cuisine, la pension complète s’impose d’elle-même.

Jusque là rien d’exceptionnel.

Je l’avoue. C’est le slogan qui m’a décidé. « Avec nous, un petit rien vous apportera beaucoup!» Tout sauf le luxe, je crois comprendre. Cette simplicité me convient parfaitement.

Puis c’est en parcourant la charte du séjour que j’ai découvert un concept novateur. Grâce à celui-ci je vais pouvoir bénéficier d’une semaine étonnante! C’est ce qui m’a conquis.

Les cinq articles de cette charte sont facilement compréhensibles. Toutefois ils contiennent des formulations parfois lapidaires. Déroutantes. Le dernier en est une illustration. « Si le vacancier refuse de se contenter d’un rien, il sera contraint d’interrompre son séjour. Sans remboursement possible ». Un avertissement.

Je suis prêt à me conformer aux règles de vie collectives. Pas seulement pour des raisons pécuniaires. Mais parce que les quatre premiers articles de la charte donnent des indications pour le moins inhabituelles et surprenantes.
J’aime ce qui sort des sentiers battus. J’ai donc signé la charte.

Le premier article invite le vacancier à n’emporter avec un lui aucun des objets figurant dans une liste prédéfinie. Sont donc bannis du séjour les ordinateurs, les baladeurs numériques, les téléphones portables ou tout autre objet électronique. L’aménagement intérieur des habitations n’a d’ailleurs prévu aucune prise électrique.

Un portique magnétique installé à l’entrée du village-vacances rappelle à l’ordre les récalcitrants.
Une pause technologique, en quelque sorte . Cela m’a tout de suite plu.

Le second article de la charte concerne les déplacements au sein du village. Les véhicules de toute sorte et de toute forme sont proscrits.
Le retour à la posture du bipède. Cela m’a paru naturel.

Le troisième article déconseille sans les prohiber certains modes de vie culturels. Comme les livres, illustrés ou non. La presse écrite sera également absente. « Lecteur solitaire etaficionado des nouvelles du jour » devront s’abstenir.
Des volontaires auront toutefois la possibilité de raconter de mémoire des histoires. Devant un public d’adultes ou d’enfants.

Je pense que je me proposerai.

L’article suivant présente le programme des cinq jours de la semaine. Je m’attendais à y voir figurer une liste d’activités en tout genre. Seule une phrase laconique donne le thème de chaque journée. La formulation à la fois insolite et déconcertante débute toujours de la même façon. « La journée sans ». Puis suivent quelques explications sommaires dont certaines peuvent paraître cocasses.

Le lundi sera « la journée sans parler ». Du moins pour les vacanciers. Durant cette journée d’accueil, leur silence sera exigé. Observer, écouter. Deux attitudes qu’imposera l’équipe d’animation. Une véritable épreuve de patience que les sempiternels poseurs de questions devront surmonter!

« La journée sans manger » désignera le thème du mardi. Un jeûne éphémère. Partiel puisque l’eau sera tolérée. Le chef-cuisinier en profitera pour donner une conférence sur la grande cuisine. Et les gourmets attendront le lendemain pour voir quelques uns de leurs rêves culinaires se réaliser.

Le mercredi, les vacanciers vivront « la journée sans rire ». Ceux-ci seront pourtant soumis au supplice. Car parmi ces derniers certains pourront proposer des histoires courtes, pendant les heures de repas. Le rieur bon public devra se contenir avant de se libérer le jour suivant.
Le thème du jeudi sera « la journée sans s’énerver ». Des activités de relaxation seront proposées. Et des conseils prodigués par des animateurs spécialisés dans la lutte contre le stress. Le lendemain les vacanciers recouvreront la zen attitude.

Le vendredi sera le dernier jour du programme de la semaine. « La journée sans pleurer » s’imposera. Les coeurs sensibles devront maîtriser leurs émotions. Pour y parvenir ils appliqueront ce qu’ils auront appris durant les quatre premières journées de leur séjour.
S’ils le souhaitent, au cours du grand dîner d’adieu préparé par le chef-cuisinier, ces vacanciers, allergiques aux fins de séjour, pourront parler de leur chagrin. De leur cafard. En s’écoutant les uns les autres. Sans s’énerver. A la limite, en rire. Ça libère !

Je pense que je vais apprécier cette semaine. Sans aucun doute.

FIN

Bernard B

Cette nouvelle est la huitième d’une série de treize, écrites en 2012. Un bel et unique objet-livre, rassemblant ces nouvelles, a vu le jour.  Son titre : « Voyages intérieurs ».  Maquette, façonnage et impression ont été achevés en décembre 2013 par Martin Barraud.

L’anniversaire

L’anniversaire

Décidément, je n’arrivais pas à dormir !
La compagnie ferroviaire m’avait pourtant proposé le meilleur service. Un billet de première classe dans une voiture-lits de luxe. Un compartiment équipé d’un seul lit. Une moquette au sol. Un lit respectueux de mon pauvre dos. Sans parler du lavabo, des serviettes et des articles de toilette. Tout pour satisfaire le voyageur le plus exigeant. Un véritable nid douillet, ma foi. Je restai allongé sur mon lit, les yeux fixant le plafond. Je m’interrogeai. Devais-je me lever? Oui, mais pour aller où ? Les déplacements dans un train étaient vite limités. Deux seules directions s’offraient au voyageur. Vers l’avant ou vers l’arrière. De surcroît, ici la nuit n’était pas propice aux rencontres. Ce train avait beau être très convoité, il n’avait toutefois rien à envier avec les ambiances nocturnes des deux capitales qu’il reliait.
Un Paris-Berlin entre le quartier Saint-Germain-des-Prés et le Scheunenviertel. Un train- dortoir. Des voitures à sommeil. Des compartiments à rêve, en supplément. Mais toujours ces lancinantes vibrations sonores que provoquait le frottement des roues sur les rails.
Je m’abandonnai dans les bras de Morphée…

Soudain, on frappe à la porte de ma chambre. Trois coups brefs. Sans doute le contrôleur.
Je me lève. En robe de chambre, les pieds nus, j’avance vers la porte, déverrouille celle-ci puis abaisse la poignée. C’est un personnage fantasque qui se trouve face à moi. Il porte un masque, représentant une tête de chat noire. Un masque vénitien dans un train dont la destination est aux antipodes de Venise ! La situation est cocasse.
D’une voix grave, légèrement éraillée, l’homme me lance : « Suivez-moi ! ». Profitant de mon air hébété, il me saisit le bras gauche puis m’invite à le suivre.

D’un naturel confiant je me laisse faire…
Il s’arrête devant la porte d’un compartiment. Il frappe trois coups brefs. Aucune réponse. Personne ne vient ouvrir. L’homme au masque de chat prend l’initiative de pénétrer dans le compartiment. Je l’imite, non sans quelque réticence, car je suis partagé entre ma curiosité naturelle et mon sentiment de culpabilité.
A découvrir l’état de la chambre, j’ai l’impression qu’une tornade a mis tout sens dessus dessous. Une valise a été renversée. Le sol jonché de vêtements et d’objets hétéroclites laisse supposer qu’un intrus s’est introduit. Mais pour quelle raison ?
Quelles que soient les hypothèses je reste toutefois soulagé. J’ai cru un instant craindre le pire. Heureusement point de corps inerte. Aucun cadavre. Le compartiment s’avère bien vide de toute présence humaine.
« Personne ! » constate de façon laconique l’homme masqué. Je confirme d’un hochement de tête.
Nous continuons notre ronde nocturne. Le compartiment suivant n’offre pas un spectacle de désolation. Toutes les affaires semblent à leur place. Mais les trois lits sont vides. « Des insomniaques sans doute », me dis-je intérieurement, comme pour me rassurer.
Alors que l’homme au masque de chat noir s’apprête à entrer dans un autre compartiment, après avoir frappé les trois coups brefs rituels, une voix claire et limpide chantonne : « J’arrive, je vous retrouve, comme prévu ! ». Je ne peux m’empêcher de sourire car cette voix féminine semble provenir d’une scène jouée dans quelque comédie musicale réalisée par le cinéaste Jacques Demy.
A ma grande surprise, l’homme masqué que j’ai cru être définitivement laconique se met à prononcer plus de deux mots. Il fredonne à son tour, d’une voix rauque et discordante: «Prenez votre temps, ma douce!». Puis un rire grossier, entrecoupé de ricanements sardoniques, finit par envahir le couloir. L’arlequinade se transforme en cauchemar.

Séduit au début par la voix féminine, je me sens ensuite médusé et pétrifié par ce personnage grotesque devenu antipathique et détestable. Mon sang se glace. Je tente de m’enfuir. D’un mouvement surhumain, je réussis à me réfugier dans un autre compartiment dans lequel je m’enferme à double tour, mais sans avoir pris la précaution de vérifier si celui-ci est occupé. Personne. Enfin soulagé. Quelle délivrance ! Je m’assieds au bord du seul lit présent dans cette chambre qui me semble plutôt accueillante. Etrangement familière.

Des indices me rappellent quelque souvenir enfoui au fin fond de ma mémoire. Mais cela reste confus. Il nome della rosa, d’Umberto Eco, posé sur une valise. Un disque vinyle repose sur une chaise. Le quattro stagioni, d’Antonio Vivaldi.
Le Concerto n° 2 en sol mineur résonne dans le train de nuit. L’été. Presto. J’étouffe. Je suffoque. Je quitte précipitamment le compartiment. Je cours dans le couloir à peine éclairé par des veilleuses. Ma fuite semble durer une éternité.

L’espace et le temps sont absorbés dans un trou noir. Un trou noir d’évènements absurdes. Je perçois à nouveau le rire sarcastique de l’homme au masque de chat rouge. Mais moins distinctement. Bientôt d’autres rires, joyeux cette fois-ci, retentissent. Puis le silence.
Je croise une femme et un homme, tous deux enlacés, qui parlent la langue de Dante. Ils semblent être passés devant moi en ignorant ma présence. Suis-je à ce point invisible ? Je décide alors de les prendre en filature. Je verrai bien s’ils s’en rendent compte !

Ils ralentissent, s’arrêtent devant une porte de compartiment et pénètrent dans celui-ci. J’attends un court instant puis me décide de frapper à leur porte. Trois coups brefs. En guise de réponse, le silence absolu. Suis-je à ce point inaudible ?
Je prends l’initiative, contre certaines règles de bienséance, d’ouvrir la porte.

Je tombe des nues lorsque je découvre ma propre chambre. Ma valise, mes affaires personnelles sont restées à leur place. Tout paraît normal. Sauf la disparition du couple. Je quitte à nouveau mon compartiment.

Je tire un rideau qui masque une fenêtre, dans le couloir. J’ai envie de scruter les étoiles. Admirer la voûte céleste en plein cœur de l’été. Mais je n’ai pas de chance. Le ciel est nuageux. Mon attention se porte alors sur une ville éclairée que j’aperçois au loin. Une grande étendue urbaine. Je crois reconnaître le dôme de la Basilique SaintPierre, perchée sur la colline du Vatican. Suis-je bien dans le train de nuit qui relie Paris à Berlin?

Soudain, un brouhaha vient rompre ma contemplation de ce décor insensé et insolite. Le bruit semble provenir de l’arrière du train. Je me mets à parcourir des couloirs interminables. Mes jambes deviennent lourdes et mes pieds maladroitement s’entremêlent. Je trébuche.
Me voilà maintenant allongé par terre, le nez écrasé contre la moquette. Devant moi, des objets jonchent le sol. Des valises entr’ouvertes, des vêtements, des livres. Et puis cet objet que je reconnais aussitôt. Le masque de chat noir ! Qu’est donc devenu son propriétaire ?

Je continue ma progression nocturne. Le bruit devient moins confus. Je crois entendre des voix. Les paroles d’une chanson. Un air familier.
Quand je pousse la porte de la voiture-restaurant, je découvre un spectacle ahurissant ! Je ne m’attends pas à voir autant de monde, de surcroît en pleine nuit. Tous les voyageurs insomniaques semblent s’être donné rendez-vous.

L’aménagement de la pièce est troublant. La décoration, inattendue.
Une immense table rectangulaire est recouverte d’une nappe rouge sur laquelle reposent délicatement des vases de cristal. Dans chacun de ces récipients se dresse une rose blanche dont la tige épineuse baigne dans une eau scintillante. De majestueux chandeliers électriques ornent le plafond de bois de la voiture-restaurant. Je savoure ce tableau fascinant.
Quelle scène envoûtante quand je constate que tous les voyageurs du train de nuit portent étrangement le même masque. Un masque de chat rouge ! S’agit-il d’une agape mystérieuse ? Non, puisque ni mets ni boissons n’ont été servis. Cela m’intrigue.

Quand ils entonnent en canon un joyeux anniversaire, je cherche vainement vers qui les voyageurs portent leur élan fraternel. Ma vision se trouble. Les décibels festifs vont bientôt faire exploser mes tympans…

« Il est huit heures vingt-sept, le Perseus arrive bientôt en gare de Berlin Hauptbahnhof », diffusa une voix monocorde et nasillarde.
Je me réveillai en sursaut, le front en sueur, la bouche pâteuse. Je sortis précipitamment de mon lit. J’enlevai de ma chaussure mon téléphone portable, je regardai l’heure. Et dire que j’avais raté l’excellent petit déjeuner servi dans de la belle porcelaine ! Je n’avais rien entendu. Mon regard se porta sur la boîte de somnifère que j’avais laissé tomber par terre.

A chaque fois que je prenais un train de nuit, pour mes nombreux déplacements professionnels, j’étais frappé d’insomnie. J’avais horreur des trains de nuit. A cause du souvenir douloureux d’un événement passé. La presse en avait parlé longuement, à l’époque. Les faits s’étaient déroulés il y a sept ans. Un jeune couple partait en voyage de noces, à destination de Venise. Durant le trajet de nuit, l’homme, de nationalité italienne, avait disparu. Jamais l’énigme n’aura pu être résolue. Jamais on ne retrouva la trace du jeune homme.

Ezio était mon meilleur ami. Nous nous étions rencontrés à l’Université de Bologne. Grâce à Erasmus. Jeunes étudiants de Lettres nous suivions avec passion les cours de sémiotique du célèbre professeur et écrivain Umberto Eco.
Comme nous avions chacun un budget très serré, nous profitions de la moindre manifestation culturelle gratuite. Un concert de musique classique faisait notre bonheur. Vivaldi était le compositeur préféré d’Ezio…

La jeune épouse d’Ezio n’a jamais pu s’en remettre. Elle mit fin à ses jours l’année suivante. Le jour de la disparition de son bien-aimé. C’était en plein cœur de l’été. Durant la nuit du douze août.

Hier, quand j’arrivai à la gare de l’Est, jamais je n’aurais pu imaginer que je vivrais une nuit si mouvementée…
Mais quelle insouciance ! N’avais-je donc pas réalisé que j’allais voyager cette nuit-là. Celle que je maudissais tant, chaque année.

Le douze août.
Funeste jour de l’anniversaire de la disparition de mon ami puis de celle de sa bien-aimée.

FIN

Bernard B

Cette nouvelle est la septième d’une série de treize, écrites en 2012. Un bel et unique objet-livre, rassemblant ces nouvelles, a vu le jour.  Son titre : « Voyages intérieurs ».  Maquette, façonnage et impression ont été achevés en décembre 2013 par Martin Barraud.

Le syndrome d’Alexandre

Calmement, il plaça la pince-monseigneur entre le chambranle et le vantail, à hauteur de la gâche. Vu l’état de la porte, la pression exercée sur l’outil ne dura qu’un court moment. Un morceau de bois vermoulu tomba. La porte s’entrouvrit.
Il se retrouva dans l’arrière-cuisine. Mais l’objet de sa visite n’était pas de s’attarder sur les rangées de pots de confiture, ni sur les caisses de pommes de terre.

Muni de sa lampe de poche il glissa d’une pièce à l’autre. Il atteignit assez rapidement son but.
Devant lui se dressait une montagne de livres.
Il se rappela alors de ces vers de Charles Baudelaire :

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,

Luxe, calme et volupté.

Un sentiment de plénitude l’envahit. Mais la joie fut de courte durée.
Légèrement contrarié, il tourna le dos à la série d’étagères puis se dirigea vers la salle de bain. Il en profita pour se rafraîchir le visage.
Devant le miroir il considérait maintenant d’un air songeur la cicatrice qui parcourait une partie de son crâne chauve. Une ligne de vie. La trace d’une partie de sa vie qui avait basculé un jour. Un évènement qui l’avait bousculé. Un véritable cauchemar.

D’un pas décidé il retourna dans la bibliothèque. Il s’assura que les volets étaient bien fermés. Il tira également les lourds rideaux. Dans le même temps qu’il poussa la porte il effleura l’interrupteur. Allumer la lumière ne présentait dès lors plus aucun risque. Les voisins ne seraient pas alertés.

Alexandre avait tout son temps pour commettre son forfait. Toute la nuit. Même plus s’il voulait. Les propriétaires étaient partis en vacances.
Dans un premier temps, il jeta un rapide coup d’œil sur l’ensemble des rayonnages. Puis son attention se porta sur les tranches des livres.

Il se gratta instinctivement le crâne. Mais sa perplexité fut vite remplacée par une colère légèrement contenue.
« Non, non et non ! » laissa-t-il échapper rageusement, tout en donnant un coup de pied dans cette montagne qui ne fit que vaciller. Seuls quelques livres quittèrent leur emplacement avant d’atterrir sur le parquet de bois.

Alexandre sortit alors un carnet de la poche de sa veste, ainsi qu’un stylo à bille. Puis il s’installa dans le seul fauteuil disponible de la bibliothèque. Un fauteuil de style scandinave des années cinquante ou soixante.
Il feuilleta son carnet qui lui servait de précieux aide-mémoire. Y figuraient des tableaux à double entrée dans lesquels on pouvait lire des noms d’écrivain, des titres de livre et des codes composés de chiffres et de lettres.

Il dirigea son regard vers les rangées de livres. Fronçant les sourcils, il ne put s’empêcher de maugréer, lançant un nouveau « Non, non et non ! ».
Ce mécontentement exprimait sa désapprobation à l’égard de celui ou de celle qui avait choisi de classer les livres de cette façon. Par ordre alphabétique !

Reprenant son carnet, Alexandre se mit à échafauder un plan. Avant tout, sortir de cet inepte « A à Z ». Mais il exclut d’emblée un classement aléatoire qu’il jugeait aussi sévèrement que l’alphabétique. Selon lui, l’un et l’autre conduisait le lecteur à une recherche abêtissante.Alphabêtissante se plaisait-il à qualifier, avec un certain humour.

Il parcourut son aide-mémoire.

Il lui était arrivé un jour d’opter pour un rangement des livres selon la couleur de leur tranche. Mais non dans un ordre défini par des champs chromatiques. Plutôt dans l’état d’esprit d’une association harmonieuse des couleurs. De la créativité !
Une autre fois, il s’était aventuré dans un classement des écrivains selon le sexe. Il avait vite abandonné car le déséquilibre portait préjudice à la cause des rares femmes qui avaient réussi à se frayer un chemin pour accéder au monde de l’écriture.

Et pourquoi ne pas choisir la profession des auteurs ? Mais était-il pertinent de distinguer le philosophe du mathématicien, du musicien ou du médecin ? Car de nombreuses grandes figures avaient exercé avec brio plusieurs de ces métiers.

Alexandre referma son carnet. Il se mit à rêvasser. Il songea à la Bibliothèque de Babel de Jorge Luis Borges. Seule une telle bibliothèque aurait-il pu le transporter de joie ?
Perdu dans ses conjectures et ses chimères, il crut un moment tenir dans les mains Le Livre de sable, de ce même Borges. Mais un tel livre contenant tous les livres n’aurait-il pas annoncé la disparition de la bibliothèque ?

Il se réveilla soudainement, le front en sueur. Il se servit de son mouchoir pour éponger ses craintes. Il caressa son crâne chauve, effleurant sa cicatrice.
Sa maudite cicatrice !
Alexandre se leva d’un bond et, d’un regard haineux, toisa les rayonnages qui garnissaient les deux murs opposés.

Il se servit à nouveau de sa pince-monseigneur. La foudre s’abattit sur les étagères. Peu de livres furent épargnés. Quel spectacle de désolation !

La sirène d’une voiture de police sonna la fin de l’orage. On entendit des pneus crisser et des portières claquer.

Le lendemain, assis devant son bureau, le commissaire parcourait avec satisfaction la transcription de l’interrogatoire. Le mystère des bibliothèques venait enfin d’être élucidé ! Et le psychopathe arrêté.
Le commissaire se gratta la tête. Il pensa alors à la cicatrice d’Alexandre. Celui-ci lui avait fourni l’explication de son origine.

Il y a environ une vingtaine d’années Alexandre, alors jeune étudiant, s’était trouvé dans une bibliothèque à Buenos Aires quand un violent séisme eut secoué la ville. Enseveli sous une montagne de livres il avait pu être secouru mais avait séjourné deux longs mois à l’hôpital. Un coma duquel il était sorti miraculeusement.

Non sans conséquences post-traumatiques.
Le syndrome d’Alexandre fit couler beaucoup d’encre.

FIN

Bernard B

Cette nouvelle est la sixième d’une série de treize, écrites en 2012. Un bel et unique objet-livre, rassemblant ces nouvelles, a vu le jour.  Son titre : « Voyages intérieurs ».  Maquette, façonnage et impression ont été achevés en décembre 2013 par Martin Barraud.

Rue Sainte-Catherine

« Je t’embrasse maman ».
Me voici enfin soulagé de clore la conversation. Je remets mon téléphone portable dans la poche de ma veste.
C’est toujours pareil quand elle m’appelle. Elle commence par me demander un petit service. Le chauffe-eau qui aurait besoin d’un énième réglage. La lampe de la salle de bain qu’il faudrait changer … « Et comment tu vas ? » glisse-t-elle. Alors s’en suit un long monologue. Interminable. Et tout y passe ! Sa dernière sortie avec le groupe du mardi après-midi, son taux de cholestérol, le prochain repas de Noël. Et j’en passe !
Un véritable inventaire à la Prévert de ses activités et de ses petites angoisses. Je me plais souvent à dire qu’elle saute du coq à l’âme !
Une âme têtue comme un âne qui refuse d’avancer sur la route principale. Dans ses pérégrinations, ma mère finit toujours par emprunter des chemins qui ne mènent nulle part.

En ce début de matinée, je déambule paisiblement dans la rue Sainte-Catherine. Une longue rue commerçante. Entièrement piétonne. Bordée de réverbères, de bancs et de bacs à fleurs. J’ai tout mon temps aujourd’hui. Les soldes d’été viennent de démarrer. Une marée humaine est sur les starting-blocks, prête à parcourir les mille deux cent cinquante mètres. Une course de demi-fond. A vos marques, prêts, portez !

Sur l’écran de mon téléphone s’affiche à nouveau le numéro de ma mère. Mais je décide de ne pas appuyer sur la touche verte. Elle me rappellera plus tard. Je n’en doute pas.

Soudain, un coup de feu retentit. Des cris semblent provenir du magasin de chaussures, à l’angle de la rue du Loup. Je vois un homme courir et monter précipitamment dans un véhicule. Un coupé sport, à première vue. Déjà une masse de badauds s’agglutine à l’entrée du magasin. Il aurait demandé la caisse. La vendeuse aurait refusé. Il aurait tiré à bout portant. Puis j’ai vu arriver le Samu, la police… Un festival de sirènes.
Trop tard.

« Et dire qu’elle partait à la retraite, le mois prochain ! », sanglote l’une de ses collègues.
Je me mets à gamberger. L’âge de la dame me fait penser à celui de ma mère qui a pris sa retraite il y a déjà plus d’un an. Elle a été vendeuse elle aussi. Dans une grande surface. Au rayon parfumerie.
Puis de fil en aiguille je commence à broyer du noir. Je tisse un mauvais scénario. J’imagine le meurtrier rayant au fur et à mesure, dans son carnet de serial killer, les noms des vendeuses de la ville. Plus particulièrement celles proches de la retraite ou les toute jeunes retraitées.

J’aurais peut-être dû appuyer sur la touche verte de mon téléphone, tout à l’heure. M’assurer que tout allait bien. Que ma mère n’avait besoin de rien. Lui conseiller de fermer la porte de son appartement à double tour. On ne sait jamais.
Je décide de l’appeler. Cette fois-ci, la conversation aura duré moins longtemps qu’à l’habitude. J’ai posé quelques questions. Les réponses m’ont rassuré.

Finalement, je prends conscience que la vie ne tient qu’à un fil. Et que ce fil de la conversation que j’entretiens chaque jour avec ma mère est précieux. Je veille à ne pas le perdre. C’est un fil à soi. Un fil tendu entre nous deux.

Je poursuis mon lèche-vitrine. Les flâneries d’un consommateur solitaire. Et solidaire des malheureuses destinées des vendeuses de la rue Sainte-Catherine !

Décidément, ce n’est pas leur jour ! Une vendeuse d’une chaîne de magasins de vente de livres à prix réduit vient d’être victime d’un malaise. Terrassée par la pile de livres d’art qu’elle s’apprêtait à mettre en rayon. Dans ce type de magasin il paraît qu’il n’est pas rare de devoir porter des charges équivalentes à une caisse de pommes, à demi-pleine. Soit environ une dizaine de kilogrammes ! Rien n’aura épargné cette pauvre vendeuse, plus toute jeune il est vrai. Mort naturelle ou accident du travail ? En tous cas, ce n’est pas l’œuvre du meurtrier de ce matin.

Il est bientôt l’heure de déjeuner. La pause casse-croûte. Mais après la pause casse-pipe de la vendeuse de livres, l’appétit n’est pas au rendez-vous. Je me contente d’acheter une bouteille d’eau minérale et quelques cannelés. Sans oublier le journal local.
Inconfortablement installé sur un banc, je feuillète mon canard. La rubrique des faits divers. Puis je tombe sur ce court article qui évoque la disparition d’une vendeuse. Celle-ci ne serait pas revenue travailler dans la boulangerie, depuis déjà trois jours. Et où se trouve donc cette boulangerie ? Rue Sainte-Catherine !

Je sors le téléphone portable de la poche de ma veste. Il vient de sonner. Le numéro affiché est celui de ma mère. Que veut-elle encore ? Je n’hésite pas à prendre l’appel. Avec toutes ces histoires de vendeuses en perdition ! J’appuie donc sur la touche verte. Mais la ligne sonne occupée. Ma mère a-t-elle raccroché ? Si oui, pour quelle raison ?

Troublé sur le coup, l’anxiété me gagne ensuite très vite. Je deviens livide. Je me sens lourd. Je reste assis, inerte. Je ressasse intérieurement cette phrase : « Et s’il lui était arrivé quelque chose ? ».

J’ai peur de la perdre. Peur de voir le fil tendu entre nous se casser. Peur de perdre définitivement le fil de nos conversations quotidiennes. Peur de la perdre de vue.

J’observe la foule. Je crois reconnaître le meurtrier de ce matin. Je vois les pauvres vendeuses, une à une s’évanouir puis disparaître. Ma vision se trouble. J’hallucine. Je délire. Je me suis assoupi. Allez, je dois me ressaisir ! Je me lève puis je reprends ma balade commerciale !
Je tente de faire abstraction des évènements récents. Mais c’est plus fort que moi, j’hésite à pénétrer dans un autre magasin.

Je me contente de ma randonnée pédestre. Quand j’aurai parcouru mes deux mille cinq cents mètres, l’aller-retour m’aura permis par la même occasion de me vider le cerveau et de le nettoyer de ses mauvaises pensées !

Soudain, je sens qu’on me tapote sur l’épaule droite. Je me retourne et je me trouve face à un ami que je n’ai pas vu depuis un certain temps. Six mois ? Un an ? J’éprouve quelque difficulté à apprécier la durée. Le temps qui passe. Surtout quand celui-ci semble s’être arrêté depuis ce jour… Quel jour ?

C’est lui qui engage la conversation. « Que deviens-tu, depuis tout ce temps ? ». Je ne réponds pas. « Ça va ? », poursuit-il. Je reste silencieux.
Puis mon vieil ami me fait part de sa peine. Qu’il est désolé de ne pas avoir pu être présent le jour du départ de ma mère. Il parle et parle. Sa voix me semble lointaine. J’entends « le grand voyage ». Je ne saisis pas son propos. Elle n’a jamais fait le moindre voyage, ma mère. Grand ou petit.

Nous passons alors devant le 108 de la rue Sainte-Catherine. Mon ami me saisit le bras droit. « Tu te rappelles ? ». Je lève alors la tête. Je scrute le balcon, au deuxième étage. Un balcon pas très large. J’y vois ma mère, assis dans une chaise de camping pliable. Je la vois prendre son thé. Son bras s’agite dans ma direction. Elle sourit.

« Tu sais, je suis sincèrement désolé, je … ». Mais de quoi parle-t-il ?
Mon ami qui a remarqué la pâleur de mon visage réitère ses excuses. Il dit être mille fois désolé de ne pas m’avoir envoyé de lettre ou de message. Mais il avoue ne pas aimer les formules toutes faites.
Moi aussi je n’aime pas les formules toutes faites.
Je reprends mon téléphone portable, je consulte mon journal d’appel. Elle m’a appelé six fois aujourd’hui !
J’accède à mon répertoire, je sélectionne son numéro, puis je décide de le supprimer.
Mon vieil ami qui me voit absorbé m’interroge. « Tu fais quoi ? ». Je lui réponds, d’un air détaché, que je fais le ménage dans mon répertoire téléphonique.
Il acquiesce. Lui aussi ça lui arrive de le faire. Et il ajoute : « ça empêche que la mémoire sature ! »
Il a raison mon ami.
Moi, ma mémoire elle avait besoin d’un petit nettoyage. Il était temps. Grand temps. Maintenant, je me sens plus léger.
Je vais pouvoir l’achever ma randonnée de presque trois kilomètres.

FIN

Bernard B

Cette nouvelle est la cinquième d’une série de treize, écrites en 2012. Un bel et unique objet-livre, rassemblant ces nouvelles, a vu le jour.  Son titre : « Voyages intérieurs ».  Maquette, façonnage et impression ont été achevés en décembre 2013 par Martin Barraud.