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L’étrange disparition

«Garçon ! Un Ouest-Eclair au café sans sucre, s’il vous plaît», chanta Violette, assise à la terrasse d’un bistrot, près du château des ducs de Bretagne. «Je vois que madame a de l’humour !» répondit le garçon, également en chantant. Une brume matinale enveloppait la ville. Quand la commande arriva, Violette se mit à parcourir le journal qu’elle avait emprunté à la table voisine. Elle s’arrêta sur un fait divers qui occupait une page entière. L’étrange disparition défrayait la chronique depuis plusieurs semaines. Un vrai feuilleton relaté par une journaliste dont la plume s’attachait à brosser des détails succulents ! L’Office central de lutte contre le trafic des biens culturels appuyait l’équipe nantaise chargée de l’enquête. Quelle affaire ! Le musée d’arts de Nantes déplorait une perte étrange, déconcertante… Un morceau d’une oeuvre abstraite s’était détaché. Volatilisé ! Avait été effacé. Avait disparu. « Un vol mais pas vraiment un vol…», bredouilla le conservateur en chef, devant l’ampleur du désastre. Sonia Delaunay fut aussitôt contactée. «Mon serpent noir, mon serpent noir ! Et sa blanche dorsale…», fonda-t-elle sous des larmes de crocodile. «Rendez- moi mon serpent noir !» marmonna-t-elle d’une voix plaintive. Puis elle sombra dans un profond silence, à vingt mille lieux sous les mers, loin des sarcasmes. Car on allait très certainement la railler! Tout cela n’avait ni queue ni tête ! Son tableau avait perdu toute sa raison d’être! Le gros serpent noir, et sa dorsale blanche, était censé traverser la toile, de gauche à droite, et glisser comme animé par une force centrifuge, vers un paysage flouté de formes rectilignes et colorées… Aujourd’hui, c’était le cerveau de Sonia Delaunay qui était dans le flou… Les flics de l’art au début tâtonnèrent. Quelle galère! On lança un appel à témoins. Les lignes téléphoniques de la brigade de l’art abstrait, ainsi renommée pour la circonstance, furent très vite saturées. Écartant d’emblée les canulars, on s’intéressa à certains témoins… Louis Poirier, un brillant élève au Grand Lycée de Nantes, avait, depuis la fenêtre de son dortoir, aperçu l’énorme serpent glisser le long d’un tulipier de Virginie du jardin des plantes ! Aucun autre camarade de l’internat ne put le confirmer. Les flics, dare-dare, penchèrent plutôt vers l’imagination fertile d’un jeune adolescent… François Guilbaud, un ouvrier des chantiers Dubigeon, marchait le long d’un quai à la tombée de la nuit, quand soudainement il surprit l’imposant serpent, «immobile, enroulé autour d’une bitte d’amarrage» avait-il précisé. Cependant, les flics maîtrisaient l’art de la déduction: le témoin revenait d’une virée dans les bistrots de Trentemoult, il avait eu beaucoup de peine, selon les propos du concierge, à regagner sa chambre située au dernier étage d’un immeuble de la rue du Roi-Albert… Ce François aurait très probablement confondu le reptile avec une aussière! Un autre témoin oculaire, dit Jacquot de Nantes, lors d’une traversée dans la nacelle du transbordeur, affirmait avoir filmé la nage du célèbre serpent. Mais le film n’avait pu révéler qu’un montage d’images digne des collages des surréalistes. Désarçonnée, la brigade ophiologue fit appel à André Breton, auteur de «Martinique, Charmeuse de serpents». Celui-ci, examina le film. «Hum! Un cinéaste en herbe mais qui peut prédire l’avenir ? Ah, ah !». «Toutefois, point de serpent noir dans ce film, malheureusement», conclut le poète de façon manifeste. Les flics piquèrent leur fard, mécontents de s’être fait berner par ce filou de Jacquot ! Malgré quelques déconvenues, l’enquête pu avancer. On apprit en outre que la peintre Sonia Delaunay avait récemment quitté la ville. Sans prévenir. Son entourage disait que son départ était sans retour… Violette referma le journal. « Quelle étrange disparition !», songea-t-elle… Elle marchait maintenant vers la gare d’Orléans, laissant sur sa droite les deux tours Lefèvre-Utile. La brume s’était dissipée. Ce matin-là, il ne pleuvait pas sur Nantes.

Bernard B

Les aphorismes de Bernard B.

En attendant une averse d’aphorismes, les premières gouttes.

La vérité avance souvent masquée.

Georges Perec a vendu des e à la douzaine. Il ne reste plus rien sur son étal oulipien.

J’ai connu une écrivaine qui souffrait de tous les maux. A tel point qu’elle manquait de mots pour les décrire tous. 

Chaque année, Dieu passe son concours d’entrée à l’école de l’éternité. Et chaque année, il réussit brillamment les épreuves. N’est pas omniscient qui veut !

Le train-train de la vie-vie quotidienne.

Je suis si perfectible, allongé dans le clair-obscur de mes imperfections.

« Ensemble ! », peut-on lire sur l’affiche électorale. Elle a l’air bien seule sur l’affiche, la candidate.

Les aphorismes de Bernard B.

Soulever des montagnes, ce n’est pas la mer à boire.

Certains disent que la vraie vie n’est pas dans les livres. Mais dans la vraie vie, il y a des bibliothèques et des librairies.

Je me souviens de la lutte des classes, lors de mes premiers jours au collège.

L’essentiel dans la réunion de travail c’est la réunion.

Quand je voyage dans les livres, nul besoin d’attestation de déplacement.

Épicure thermale, le plaisir d’un retour aux sources.

Il paraît que l’homme descend du singe. Pendant que la femme, elle, descend du tramway, chaque jour, épuisée par sa journée de travail.

En campagne électorale, quand votre adversaire vous traîne dans la boue, tenez-vous droit dans vos bottes.

Avec le confinement, les artistes sont en résidence surveillée.

Si Dieu est en toutes choses, il ne reste plus qu’à en dresser la liste.

Cet écrivain a reçu un prix pour son dernier livre. Dix euros, en format poche.

Il se change dans la cabine d’essayage de l’hôpital. Il en ressort avec un complet d’organes.

« Ensemble ! » peut-on lire sur l’affiche électorale. Elle a l’air bien seule sur l’affiche, la candidate.

Lancer une fusée de tristesse un quatorze juillet, confiné.

Certains brûlent d’envie de lire des livres parce qu’ils sont interdits. D’autres n’ont qu’une envie : brûler ces derniers, pour la même raison.

Dieu ici, et là Dieu encore. Infini, éternel, omnipotent, omniscient.Toujours lui, Dieu. Mais elle ?

« Ceci n’est pas un aphorisme ». Cette expression Magritte tant, non d’une pipe !

L’été, je déteste me retrouver avec les vacanciers au bord de la mer. Ils occupent toutes les plages horaires. 

Avec le prix du pain, j’ai l’impression chaque jour de me faire rouler dans la farine par mon boulanger (ou ma boulangère).

Au Vatican, le latin n’est pas une langue morte, c’est une langue ressuscitée.

La faiblesse du futur est une métaphore.

J’ai fait le relevé cadastral de ma bonne étoile.

Mes potes à moi sont si despotes en amitié.

Les sept péchés capitaux ont été placés dans un paradis fiscal.

Un jour, je suis né à l’insu de mon plein gré.

Cultiver le doute dans un jardin cartésien.

Toute ma vie, j’ai joué aux échecs. Avec quelques réussites, tout de même !

D’où sais-tu ce que ce que tu sais ? De quelqu’un qui sait.

Les aphorismes de Bernard B

COURRIER DU COEUR

J’ai reçu une lettre d’amour

dans une enveloppe charnelle

UNE SI BELLE VOIX

Cette enveloppe avait un si beau timbre

Je l’ai ouverte

A l’intérieur : La Voix du Nord

NOS LOINCHES

Quand nos proches vivent si loin, 

si loinches

LE POLITIQUEMENT CORRECT

Tenue correcte exigée dans les discours !

Car tant de personnalités politiques retournent leur veste

SOCRATE

Il paraît que je suis connu

Mais est-ce que je me connais moi-même ?

HEPTASYLLABES ATHÉES

Quand les corps se moqueront
Des déesses et des dieux
Quand les âmes gagneront
La partie d’échecs, pardieu !

LE VOISIN

Le voisin qui a le dos large, le bras long 

et les idées courtes 

TRAIN-TRAIN

Le train-train quotidien sifflera trois fois

avant d’arriver en gare,

Gare à l’ennui !

DE PIRE EN PIRE

Expression grecque originaire du Pirée

TOMATES

La Cœur de bœuf, la Noire de Crimée et la Cornue des Andes

viennent de s’évader d’un panier à salade, 

échappant ainsi à une brochette de poulets en batterie survoltés. 

TITRE DE LIVRE IMPROBABLE

« La permaculture dans le jardin d’Eden »

Le livre d’Abeline

Le vrombissement de la balayeuse urbaine réveilla Abeline.
Allongée sur un banc, la jeune femme sortit la tête de son sac de couchage. Elle jeta un regard sévère sur le véhicule de nettoyage qui s’affairait autour du square. Puis elle s’étira. Ses grands yeux ronds fixèrent le feuillage automnal du châtaignier sous lequel elle venait de passer la nuit. Elle songea en cet instant aux forêts séculaires que l’homme avait détruites au cours des temps afin d’ériger des cités de bois, de pierre, de béton et de métal. Des villes aujourd’hui construites à l’aide de matériaux composites. « Au nom de la modernité ! », maugréa-t-elle.
Abeline ressentait une profonde aversion pour les innovations. Par réaction contre sa mère, chercheure en nanotechnologie dans un grand groupe industriel. La fille unique s’était affranchie du modèle maternel. Et des sempiternels conseils qui vont avec. Malgré ses excellents résultats scolaires elle avait décidé d’interrompre ses études. Puis un jour, elle avait levé l’ancre. Sans itinéraire préétabli. Sans destination précise. Toutefois, en poursuivant toujours le même but. Ne jamais rester au même endroit. Toujours partir.
Abeline s’extirpa de son duvet. Craignant de chanceler, elle resta un moment assis sur le bord du banc. Elle sortit une pomme de son petit sac à dos qu’elle avait glissé par précaution au fond du duvet. Elle croqua le fruit avec ce qu’il lui restait de dents en bon état.
Ayant repris des forces, elle se dressa sur ses longues jambes arquées. Sans vaciller. Elle vérifia que son livre se trouvait bien dans la poche intérieure de la veste de ski noire qui lui avait été généreusement donnée dans une antenne de la Croix-Rouge. Elle fut rassurée. Elle pouvait bien perdre n’importe quoi. Ses papiers d’identité ou sa brosse à dent. Cela lui était indifférent. Hormis ce livre.

Elle empoigna tout son barda et s’élança d’un pas décidé. Elle s’engouffra dans la première station de métro venue. « Quitter cette maudite ville !», grommela-t-elle.
Malgré l’affluence, Abeline put s’asseoir dans une des voitures.
Elle profita du reflet de la vitre pour examiner son visage. Puis elle détourna la tête. Elle se mit à observer les autres. Ceux qui défendaient coûte que coûte leur Métro, boulot, dodo. Chaque jour. « Quelle mélancolie ! », jugea-t-elle intérieurement. Ne pouvant plus soutenir les regards vides d’expression de ces âmes conditionnées, elle s’assoupit.

Un brouhaha fit tressaillir la jeune femme. La voiture se vidait. La rame n’allait pas plus loin. Dès qu’elle fut sortie de la station de métro elle s’approcha d’un panneau d’affichage qui exposait le plan d’un morceau de la ville. Elle examina avec attention ce qui était devenu à ses yeux indispensable à sa vie nomade. Son GPS à elle. Son « Grand Plan de Survie », aimait- elle le nommer.

Une petite zone bleue en forme de banane qui figurait sur la carte hypnotisa celle qui avait toujours éprouvé une réelle fascination pour les étendues d’eau de toute sorte.
L’idée d’aller rejoindre ce lac séduisit de suite Abeline.

Voilà presqu’une heure qu’elle longeait un sentier sinueux et bordé d’arbustes épineux. Elle était impatiente de voir le lac. Elle accéléra la cadence. Des perles de sueur ruisselaient le long de son front et de ses joues. Quand elle aperçut au loin les premiers contours du lac, elle se figea. Elle frissonna légèrement. Son cœur palpitait. Puis elle se mit à courir.

Lorsqu’elle atteignit le rivage, Abeline crut rêver. L’épaisse brume qui recouvrait la surface de l’eau s’estompait au fur et à mesure que les rayons du soleil réchauffaient l’atmosphère. Le spectacle qui s’offrait à elle était magique.

La jeune randonneuse repéra un endroit assez douillet pour s’y reposer. Elle déposa ses affaires. Elle quitta ses chaussures afin de soulager ses pieds couverts d’ampoules. Elle ôta sa veste et son pull-over. Elle fouilla son sac à dos. Le morceau de pain rassis et la petite bouteille d’eau à demi remplie lui suffirent.
Puis Abeline s’allongea. Sa peau était moite, ses cheveux poisseux. Mais elle se sentait si bien. Au bord de ce lac. Les yeux tournés vers le ciel azuré, elle ne mit pas longtemps à sombrer dans un profond sommeil. Le soleil à son zénith veillait sur elle.

Des cris la firent sursauter. Il s’agissait d’un canoë. Les trois jeunes adolescents qui ramaient si maladroitement manquèrent de faire chavirer l’embarcation.
Cette scène lui fit songer à son père. Il lui manquait tellement. Il était porté disparu depuis une dizaine d’années. Disparu au cours d’une traversée en solitaire. On n’avait retrouvé aucune trace. Ni de lui ni de son bateau. Une cruelle destinée qu’à l’aube de ses quinze ans Abeline avait eu beaucoup de mal à accepter. Et qu’elle portait encore comme un fardeau.

Perdues dans ses rêveries, elle ne s’était pas rendu compte que le canoë avait disparu. Elle sécha ses quelques larmes qui devenaient de plus en plus rares au fil des ans. Elle avait appris à s’endurcir. Et à se protéger aussi. Grâce à ce livre.
Elle prit sa veste et en sortit l’objet précieux qui était devenu son compagnon de route. Le livre d’un petit format avait subi des détériorations successives. La couverture était dans un piteux état. Tachée, décolorée. On ne voyait même plus le titre ou le nom de l’auteur. Les pages n’avaient pas été épargnées non plus. Toutefois, l’ensemble restait lisible.

Abeline ouvrit au hasard le livre. Elle tomba sur un extrait qu’elle connaissait bien. Elle s’apprêta à le lire. Mais elle referma précipitamment le livre. Elle se rhabilla avec hâte et attrapa son sac à dos. Son envie de repartir restait plus forte.

A l’intersection de quatre chemins de randonnée, Abeline s’immobilisa devant des panneaux de signalisation de couleur jaune. Sauf à rebrousser chemin, elle devait choisir la destination.

Or quand elle lut ce qui était inscrit sur une des pancartes elle n’hésita pas un instant. Cela ne pouvait pas mieux tomber.
Quand elle pénétra dans le village, elle fut d’emblée charmée par l’enfilade de stands dressés à la gloire du livre. « Je passerais bien volontiers une nuit blanche si je pouvais m’acheter un ou deux livres », gambergea-t-elle. Mais quand elle jeta un coup d’œil sur les prix affichés, elle réfréna son envie.

Cela ne l’empêcha pas de faire le tour des libraires. De fureter ici et là. Sans intérêt particulier. Car tout était susceptible de l’intéresser. Son éclectisme lui conférait cette disposition d’esprit qui lui permettait de passer d’un Proust à un San-Antonio. D’un ouvrage scientifique à un recueil de poèmes.

Un libraire observait Abeline depuis un moment. Ni soupçonneux ni craintif du fait de l’allure de la jeune femme, l’homme semblait plutôt intrigué. Il était surpris de voir celle-ci dévorer des yeux ses livres. Etonné qu’elle ne réclamât rien. Ni argent ni nourriture.
Il lui demanda d’une voix monotone et presqu’inaudible si elle souhaitait être conseillée dans son choix. La jeune femme haussa les épaules. Puis elle lui pria d’un ton assuré de lui indiquer où se trouvaient les ouvrages de poésie. Il pointa le doigt vers le bac qui se situait à l’extrémité de son stand. Elle le remercia d’un signe de la tête.

Elle consacra un moment à ce rayon en oubliant que le soir approchait et qu’il fallait avant la tombée de la nuit trouver un endroit pour dormir. Que ce soit un abribus ou un local vide qu’elle n’hésitait pas à squatter de temps en temps.
Alors quelle s’apprêtait à quitter le coin des poètes, son attention fut retenue par un ouvrage. La vue de la couverture illumina son visage. « C’est le même ! », ne put-elle s’empêcher de crier. Des gens se retournèrent et la dévisagèrent. Mais Abeline n’y prêta pas attention. Elle s’enferma dans sa bulle protectrice. Elle tourna et retourna l’ouvrage. L’état général de ce dernier était plutôt bon.

Alors qu’elle commençait à feuilleter l’exemplaire, un bout de papier s’échappa de celui-ci puis tomba en tourbillonnant, à la manière des fruits de l’érable champêtre, qu’on nomme des hélicoptères. L’aéronef de circonstance atterrit sur la chaussure usée de la jeune femme. Après avoir remis le livre du libraire à sa place, elle se baissa et saisit le bout de papier entre le pouce et le majeur. Avec délicatesse, elle prit son temps pour le défroisser.

Les quelques mots écrits en style télégraphique, Abeline les lut et relut, indéfiniment. La jeune femme ressentit une profonde admiration mêlée à de la tristesse. Elle plongea la main dans la poche de sa veste. Elle en sortit son livre-fétiche. Elle y inséra le bout de papier.
Des souvenirs d’enfance émergèrent à nouveau. Abeline serra très fort le livre contre son cœur.

FIN

Bernard B

Cette nouvelle est la dernière d’une série de treize, écrites en 2012. Un bel et unique objet-livre, rassemblant ces nouvelles, a vu le jour.  Son titre : « Voyages intérieurs ».  Maquette, façonnage et impression ont été achevés en décembre 2013 par Martin Barraud.

Présidents en colère

« La police ne peut pas tout ! », avait lancé à l’emporte-pièce le commissaire NIKS au journaliste de l’incontournable Gazette de la vie associative. Cet aveu maladroit qui rappelait celui d’un ancien premier ministre fâcha bon nombre des quelque mille deux cents présidents d’association du Pays des Trois-Pics. Une lettre ouverte, adressée aux élus et au préfet, se fit l’écho de ce mécontentement. « Nous espérons que toute la lumière sera faite au plus vite sur ces disparitions qui risquent de sonner le glas du bénévolat », concluait le collectif des présidents en colère.

Depuis déjà six longs mois on n’avait aucune nouvelle de douze figures engagées de la vie associative. Elles s’étaient littéralement évaporées. Par mesure de précaution les autorités locales avaient recommandé aux citoyens d’éviter les réunions publiques. Surtout en soirée. On redoutait un tueur en série. Mais on craignait davantage le déclenchement d’un esclandre, les crises d’une psychose collective, les soubresauts d’un tohu-bohu ! Ou bien encore la vindicte populaire. Seulement, pour punir qui ? Car l’énigme restait totale.

Clément adora ce mystère. Il disséqua chaque évènement. De manière rituelle, il découpa tous les articles de la presse locale, avant de les afficher sur un des murs de son salon. « Une exposition des bonnes œuvres disparues ! », ironisait-il.

Elle lui renvoyait sa propre histoire familiale.
L’arrière-grand-père Justin avait fondé la première association d’astronomie du Pays des Trois-Pics. En 1901. La même année naquit le grand-père. En hommage à Waldeck-Rousseau, il fut prénommé Pierre. La fibre associative coulerait ainsi dans les veines de tous les descendants. Presque tous. Car Clément renia cet héritage. Il avait toujours refusé de « se faire garrotter, disait-il, par les liens du bénévolat ».

Clément finit par exécrer cet excès de bienfaisance dont jouissaient les bénévoles. « Les gens atteints de philanthropie aiguë devraient être enfermés ! » marmonna-t-il en serrant vigoureusement les poings.
Il se dirigea vers le mur du salon. La collection d’articles de presse qui tapissait celui-ci présentait les photographies des bonnes âmes locales. Son regard s’attarda sur l’une d’entre elles. Il s’agissait de l’un des représentants du collectif des présidents en colère. L’article annonçait une manifestation. Pour le lendemain.

Clément prévit de s’y rendre. Un sourire prémonitoire traversa son visage.
« Ce commissaire NIKS n’a pas tort, songea-t-il, la police ne peut garantir la sécurité de tous les bénévoles ».

FIN

Bernard B

Cette nouvelle est la douzième d’une série de treize, écrites en 2012. Un bel et unique objet-livre, rassemblant ces nouvelles, a vu le jour.  Son titre : « Voyages intérieurs ».  Maquette, façonnage et impression ont été achevés en décembre 2013 par Martin Barraud.

Le gîte

Je la connais bien cette crique mais je crains de ne pourvoir en profiter sereinement. Avec cette brume qui semble venir de nulle part j’ai un mauvais pressentiment.
Sans attendre, je quitte la plage. Puis je gravis le sentier escarpé et bordé d’arbustes épineux qui m’égratignent tant je suis pressé de rejoindre mon gîte. Des perles de sang ruissellent le long de ma cuisse gauche. J’arrive essoufflé sur le chemin côtier. Je me retourne. C’est une purée de pois qui recouvre maintenant l’océan. Je frissonne légèrement. Mon cœur palpite. Non seulement le temps semble s’être arrêté mais l’espace paraît avoir perdu ses propres dimensions. Je me mets à courir. Une éternité.

J’arrive enfin devant le gîte. La porte est entrebâillée. Comment ai-je pu oublier de fermer avant de partir, moi qui prends toujours mille précautions ? Je trouve cela bien étrange. Que faire ? Une certaine appréhension m’incline à quelque prudence. Mais ma curiosité naturelle me conseille le contraire. Je pousse donc sans hésitation la porte. À mes risques et périls !

Le couloir que je découvre m’ébahit. Un guéridon en bois, telle une barque à la dérive, flotte sur la mince couche d’eau stagnante qui recouvre le sol. Que s’est-il donc passé ? Pourquoi cette inondation ?
Les murs suintent et les coquillages représentés sur la tapisserie glissent réellement. Une procession de gastéropodes ! Tout semble se dérégler. Ma vision est-elle troublée par quelque substance hallucinogène que j’aurais absorbée à mon insu ?

J’enjambe le guéridon et me dirige vers l’escalier. En vain car je ne parviens pas à monter. Celui-ci se mue en une cascade qui m’emporte vigoureusement vers un grand bassin. J’essaie de conserver mon sang-froid. Je n’ai pas envie de me noyer ! Une forme noire affleure la surface de l’eau qui se met à bouillonner. Je crois apercevoir un baleineau. La scène est magique. Faut-il que je me pince pour m’assurer que je ne rêve pas ? Aië ! On m’a précédé. Un homard !
La nageoire caudale du mammifère marin s’enfonce dans ce qui est devenu un étang verdâtre et saumâtre. Je nage dans ce qui ressemble très vite aux Nymphéas de Claude Monet. J’entame une plongée en apnée dans une eau légèrement huileuse où un vert chartreuse côtoie un turquoise. Et voilà que je croise le Nautilus du capitaine Némo, que j’évite de justesse. Cela n’a pas de sens !

Je remonte à la surface.
Je suis maintenant allongé dans une baignoire. Me suis-je assoupi ? Celle-ci se met à tanguer. Je ressens des secousses. La baignoire se brise en mille morceaux. J’atterris brusquement sur la plage de galets que j’avais quittée tout à l’heure. A rien n’y comprendre !
Mon corps, trop sollicité par ces derniers rebondissements, savoure avec bonheur les premiers rayons d’un soleil estival. Mais j’ai à peine le temps d’en profiter que le ciel s’obscurcit. Comme si on passait subitement de l’aube au crépuscule. Mes paupières s’alourdissent. Je me perds à nouveau dans mes chemins qui ne mènent nulle part. Et qui me conduisent à nouveau dans mon gîte !
Cette fois-ci tout est en ordre dans le couloir. Je peux sans difficulté monter à l’étage. Enfin rejoindre ma chambre et m’abandonner dans les bras de Morphée. Mais mon soulagement n’est que de courte durée. Allongé dans mon lit, mes yeux ahuris fixent le plafond. Celui-ci se fissure de toute part. Des gouttelettes d’eau tombent une à une. Puis celles-ci se transforment très rapidement en un ruissellement permanent. Le plafond finit par disparaître, ainsi que les murs de la chambre.
Je me trouve à nouveau sur le sentier côtier. Je marche d’un pas décidé sous la bruine. Je me dirige vers un petit village de pêcheurs. Petty Harbour (1). Je longe les quais. Le port semble avoir été déserté. Les casiers empilés devant les hangars attendent la prochaine pêche. Arrivé au bout d’une jetée je scrute l’océan. Vais-je de nouveau apercevoir une baleine ? Inutile d’attendre car le brouillard commence de recouvrir les collines environnantes. J’ai juste le temps d’admirer des régates. Sur cette mer devenu lac rivalisent des équipes féminines. Armées de leurs bras et d’un mental d’acier, elles propulsent leurs embarcations à l’aide d’avirons affûtés pour fendre l’eau. Puis la purée de pois les fait disparaître. Je m’éloigne et tente de retrouver le chemin du gîte.

Suis-je condamné à tourner en rond ? A subir l’absurde et irrationnel passage d’un lieu à l’autre ?
Je me mets à courir. À courir interminablement. Mes jambes deviennent lourdes et mes pieds maladroitement s’entremêlent. Je trébuche. Me voilà allongé par terre, le nez écrasé contre un sol froid. Juste devant moi, je reconnais le guéridon. Et derrière, l’escalier. Je me relève. Je suis revenu dans le gîte !

Alors que je m’apprête à monter, je perçois des voix. Des chants marins ! Une flûte accompagne un accordéon diatonique et un violon folk , sur un air irlandais. Une corne de brume qui s’invite envoie des signaux sonores. Un long, deux brefs. J’entends maintenant des voix, des rires. Puis de nouveau un air de musique. Une pluie battante vient de chasser le brouillard. Mes vêtements sont trempés. Mon corps imbibé. Je perds mon souffle. Je vais me noyer ! Une sonnerie retentit. Une fois. Deux fois. Je sursaute. Je me retrouve assis dans mon lit. Désorienté. La sueur nocturne a rendu mes cheveux poisseux.

D’un geste conditionné j’appuie sur la touche de mon radio-réveil qui diffuse une célèbre chanson du Vent du Nord. Un groupe de musiciens originaire du Québec.

Je m’étire. Je sors du lit pour aller tirer les rideaux. Mes yeux laissent pénétrer les premières lueurs matinales. Mes narines s’enivrent des effluves d’une maison canadienne terre- neuvienne. Café, Baguels aux raisins et à la cannelle, essences de bois. J’ai faim ! Avant de sortir de la chambre, je fixe le sol. La grande bassine est quasiment remplie. Mon regard se porte vers le plafond. Décidément, il faut absolument que je colmate cette fuite d’eau. Avant que le plafond ne s’écroule !

FIN

Bernard B

(1) Dans la province de Terre-Neuve et du Labrador, à l’Est du Canada.

Cette nouvelle est la onzième d’une série de treize, écrites en 2012. Un bel et unique objet-livre, rassemblant ces nouvelles, a vu le jour.  Son titre : « Voyages intérieurs ».  Maquette, façonnage et impression ont été achevés en décembre 2013 par Martin Barraud.

L’île du peuple

Derrière moi, la rue Etienne Etiennez s’étire à travers plusieurs îlots parsemés de vergers à l’imminente floraison. Citronniers, amandiers et oliviers parfument déjà les villages environnants, ceux de Barbin et des nombreuses îles du centre de Nantes.

Je suis assis au bord de l’Erdre, halte bien méritée après ma balade matinale quotidienne. Je suis en position du lotus. Je me laisse paisiblement bercé dans une méditation, mes sens tenus en éveil, mes muscles prêts à être stimulés. Puis j’enchaîne quelques postures. Je m’installe dans celle du cobra, saluant le soleil. Il fait déjà vingt degrés Celsius en ce début du mois de décembre.

Au bord de l’autre rive, un héron cendré s’ébroue, perché sur une épave de voiture devenue le vestige d’un mode de vie délaissé peu à peu depuis les années deux mille trente.

En amont de la rivière, un troupeau de triporteurs, quadricycles, tandems et vélos-cargos franchissent une assez grande passerelle de bois qui frissonne à leur passage.

Un bourdonnement se fait entendre. Je lève les yeux, un drone de surveillance et de prévention flotte au-dessus de moi puis glisse soudainement vers le pont du Général de la Motte-Rouge.

Je me lève. Je m’apprête à retourner chez moi, sur l’île de Versailles rebaptisée l’île du peuple par ses habitants lors de la dernière consultation citoyenne locale. 

Je longe le boulevard Van Iseghem. Il est bordé d’interminables fils où sont suspendus draps, toiles et linges de toutes sortes. Je salue une amie, abandonnée dans sa chaise longue, un livre à la main. Son lieu de vie est un bateau, comme beaucoup d’autres personnes habitant les centaines de péniches amarrées les unes aux autres sur les rives de l’Erdre. Awena est l’une des animatrices de l’atelier partagé où on l’on peut travailler le bois, sur l’île du peuple.

Je tourne à droite, remonte lentement le boulevard Amiral Courbet. Derrière moi se déploie, dans la continuité du pont de la Motte-Rouge, le phalanstère de Waldeck Rousseau.

Je descends deux escaliers pour aller recharger ma gourde de deux litres au réservoir d’eau communal qui se situe en bas de la rue de la Fontaine de Barbin, à l’endroit où se dressaient autrefois un poste de police et une prison. Il reste encore des crédits sur ma carte-ressource en eau potable.

Je perçois un bourdonnement que j’identifie de suite. Celui d’un drone de surveillance et de prévention. Je crois surprendre sa course furtive au-dessus des toits du village de Barbin.

Je reviens sur mes pas et me dirige vers la rue de l’Ouche de Versailles. La rue a retrouvé sa vocation étymologique de jardin ou terrain de bonne qualité, de bonne terre à labourer. Trois petites fermes urbaines occupent l’espace d’un ancien grand entrepôt de fournitures scolaires qui avait lui-même remplacé deux usines de confection d’uniformes militaires, fermées en 1970. L’ancien garage Citroën a été transformé en atelier partagé où les Barbinoises et Barbinois viennent réparer leurs tandems, quadricycles et autres vélocipèdes collectifs.

Je prends à gauche la rue de Châteaulin. L’ancien domaine noble, dit du même nom, a depuis si longtemps disparu du village de Barbin. 

Ce village a été totalement redessiné par ses habitants, devenus adeptes de l’auto-construction et d’un modèle issu du mouvement des castors créé il y a un siècle.

La rue de Châteaulin débouche sur un quai de l’Erdre.

L’île du peuple, qui n’est plus l’île de Versailles, est à portée de main. Avant d’emprunter une passerelle pour y accéder, je laisse passer le tramway Nantes-Atlantique en provenance de Sainte-Pazanne, village côtier.

Je m’arrête un instant au milieu de la passerelle. Je scrute le ciel, son flot de nuages cotonneux, accrochés les uns aux autres, fiers et solidaires, flottant au gré d’un paisible vent du sud-ouest. Puis mon regard se tourne vers la rivière.

Quelques déchirures végétales viennent troubler la surface de l’eau légèrement froissée.

L’île du peuple s’étend sur environ un hectare et soixante-dix ares. Sa forme ressemble à une demi-lune. C’est l’une des nombreuses îles du centre de Nantes.

Plus de deux siècles après qu’Ange Guépin souhaite en faire un jardin public, des habitants se sont unis pour y bâtir un village et des communs.

Sur l’île du peuple, la vie est harmonieuse et le fruit d’une organisation bien pensée. 

Sur cette moitié de planète où je vis, un village de petites maisons, construites et aménagées par ses résidents, y est installé. Le jardin japonais d’antan a laissé sa place à des jardins collectifs. Les habitants-cultivateurs y font pousser plusieurs espèces légumières grimpantes. Haricots et tomates y côtoient pois, concombres, courges, melons et pastèques. Toutes les générations participent à la cueillette.

L’île du peuple s’inspire de mouvements convivialistes qui ont essaimé après 2027, l’année de la grande insurrection. 

L’île dispose d’une bibliothèque où sont organisés des ateliers d’écriture et où se tiennent des conférences gesticulées d’éducation populaire.

Dans cette bibliothèque on y trouve de tout, des guides pratiques mais aussi des essais, des romans et même de la poésie dont la plupart des références ont disparu à la fin des années 2020, suite aux mouvements rétrogrades de la censure littéraire. 

Tant de livres ont péri dans des autodafés fanatiques et démoniaques !

D’autres espaces créatifs fleurissent sur cette île du peuple. Ici, un atelier partagé pour y travailler le bois, là un atelier de cuisine. Ou encore un atelier de réparation et de transformation d’objets hétéroclites. J’observe avec un certain amusement un petit groupe d’enfants s’affairer autour de ce qui ressemble, du moins pour ce qu’il en reste, à un drone.

La transmission des savoirs théoriques et pratiques a lieu au centre de formation citoyen intergénérationnel. Cet espace qui jouxte la bibliothèque est ouvert aux villages voisins. Un comité tournant anime le centre de formation. Cette année, j’en fais partie.

L’île du peuple est autonome en eau, seulement pour les cultures. Les habitants dépendent des réservoirs d’eau potable de la ville. 

Les îliens ne sont pas totalement autosuffisants en denrées alimentaires ou en énergie. Ils peuvent s’approvisionner aux champs des villages situés à l’Est de Nantes. Une forêt d’éoliennes filiformes, couvrant une partie de l’Ouest de la ville, pourvoie aux besoins énergétiques de beaucoup de villages.

Je regagne ma mini-maison pour y chercher un livre et le rendre à la bibliothèque. 

À travers l’une des fenêtres de ma maison, j’aperçois très distinctement une affichette de bois accrochée à un poteau. En grandes lettres sont gravés ces deux mots : Nantes 2049. En sortant de chez moi, à la fois impatient et excité, je m’approche de l’affichette de bois, pour y lire les détails, les relire puisque je suis déjà bien au fait de l’événement.

Les habitants vont se réunir en soirée dans la grande salle commune située à la pointe de l’île.

Je me suis rassuré, à la fois confiant et serein. Je me suis persuadé : « Tu n’as rien à craindre d’un énième concours d’éloquence à la nantaise ! » Je suis déterminé et motivé, enfin prêt à exposer ma candidature devant un jury intergénérationnel, en vue de l’élection annuelle du comité citoyen des habitants de l’île du peuple. Je ne me mets pas la pression. Et j’espère très fort, si j’ai la chance d’être sélectionné, que le tirage au sort validera mon élection !

L’élection promet d’être aussi une belle soirée festive. S’annonce une nuit blanche tissée de musiques et de chants, de palabres à refaire le monde, à philosopher ou à clamer des textes issus du cercle des poétesses disparues.

Un drone de surveillance et de prévention bourdonne au-dessus de moi. Je perçois également des voix, de façon assez confuse au début, plus clairement ensuite. Eh ho ! Eh ho !

Dune et Donovan me lancent de concert : « Ouh ouh ! Papounet ! Papoute !  Tu nous racontes ? Alors, tu nous racontes encore une fois ? Encore, encore !»

Je les regarde malicieusement.

– Oui, oui… Bien, bien… Désolé, je me suis perdu dans mes souvenirs ! Ah ! Cette fameuse année 2049 ! Quelle époque ! Vous savez, j’avais soixante ans, l’âge que vous avez aujourd’hui… J’étais jeune ! Ah ah !

– Vas-y, dis-nous tout !

-Bon, j’y vais, et cette fois-ci à la manière des contes de Perrault…Il était une fois l’île de Versailles rebaptisée l’île du peuple. La vie y était harmonieuse et le fruit d’une organisation bien pensée…

FIN

Bernard B

L’Etablissement B3965

Il est cinq heures trente. Ce matin, j’ai décidé de me lever tôt. Pour prendre mon temps. Pour savourer les premières lueurs de l’aurore. Un moment intime de bonheur partagé avec mon café. Et avec mon chat qui, j’en conviens, se permet trop souvent de prendre ses aises sur la table.

Perché sur ma chaise de bar, le bras gauche soutenant ma tête encore imprégnée de rêves, j’effleure la touche de connexion de mon ordinateur portable. Je consulte ma messagerie. Des courriels provenant de la famille, des amis. Et les autres. Ceux qui me rappellent que je suis un citoyen travaillant dans la cité. Ceux-là viennent d’en haut. Comme ce dernier :

Il vous reste trente-deux jours de travail à effectuer dans l’Etablissement G2048. Veuillez consulter votre espace TTPU.
Non, le trente-troisième jour je ne me jetterai pas d’un pont. Mon Taux d’Usure Professionnelle est à douze pour cent. Suite à ma dernière visite trimestrielle à l’Unité de Psychologie du Travail de mon secteur. Donc pas de souci à avoir de ce côté-ci. Mais quand on arrive à vingt-cinq pour cent, la procédure d’accompagnement commence. C’est plutôt bien fait dans l’ensemble. Et comme c’est du préventif, rares sont ceux qui franchissent les cinquante pour cent. Sauf erreur de diagnostic.

Mon chat quitte la table. Il me fait comprendre que c’est l’heure de la balade matinale. Je descends de ma chaise et lui ouvre la porte. Je me prépare une autre tasse de café. Je m’installe à nouveau devant mon écran. Et je m’apprête à entrer dans mon espace TTPU.
Je n’étais pas encore né quand ils ont créé le Temps du Travail Partagé Universel. Mon père m’a maintes fois raconté les évènements. La crise, le chômage et les émeutes. Puis le Président de la République qui a décidé de proposer une loi référendaire de salut public. Le peuple qui s’est prononcé, qui a dit oui massivement. Les émeutes qui ont cessé et la paix sociale qui est revenue.

Je suis fier de mon Taux d’Usure Professionnelle. Mais il faut que je sois vigilant. Ne pas dépasser mes douze pour cent. Il y a ceux ou celles qui surveillent leur taux de glycémie, ou de cholestérol. Moi je surveille mon TUP. De toute façon c’est obligatoire. On rencontre le psychologue de secteur, tous les trois mois. L’employeur peut trouver cela contraignant. Mais tout le monde y retrouve ses comptes. La Sécurité Sociale n’est plus déficitaire. Les cotisations sociales continuent de baisser. Logique.

Et mon chat qui réclame de rentrer. Logique aussi. D’accord, mais cette fois-ci il ne s’installe pas sur la table !

Je sélectionne l’onglet Taux de Mobilité Professionnelle. Là, il faut que je progresse. Ma dernière évaluation indique un malheureux vingt pour cent. Pour résumer, durant ces cinq dernières années, je n’ai changé de poste qu’une seule fois. Largement insuffisant selon les critères officiels. L’idéal serait de changer chaque année. Un TMP à cent pour cent ? Quasiment impossible. A moins de changer d’Etablissement. Mais pour cela, il faut que je m’inscrive à la Plateforme Professionnelle Universelle.

Le chat miaule. Il veut à nouveau sortir. Lui, la mobilité il la pratique un peu trop à mon goût ! Je descends de ma chaise et vais finalement lui ouvrir la porte.

Si j’adhère à la PPU, je m’engage à accepter des journées d’immersion. Pour découvrir un nouvel environnement professionnel, de préférence. Ou plusieurs. Ensuite, il faut faire uneEvaluation des Goûts Professionnels et des Compétences Transférables.

A travers la baie vitrée de la cuisine, j’observe ce pauvre chat qui tente vainement d’attraper un oiseau. Je songe à mon immersion. Pourquoi pas une journée dans une clinique vétérinaire ? Ou dans une boucherie féline ? Je verrais bien ce chat finir en barquette !

Quand on se décide de quitter son Etablissement, à condition que l’Evaluateur de secteur donne son accord, on bénéficie alors du Temps de Formation Universel.
Les temps de formation comme les périodes d’immersion ont lieu pendant la période du Congé Universel dont la durée est invariablement de six mois.

J’en connais qui changent de métier une fois par an. Ceux-là sont des citoyens exemplaires. J’en connais d’autres qui refusent de changer. Mais au bout de cinq années, s’ils persistent, la loi a prévu une taxe. Prélevée sur leur Salaire Universel.
Et lui, ce chat, s’il persiste à vouloir rentrer pour la nième fois je vais finir par lui prélever je ne sais quoi !

La procédure d’inscription à la Plateforme Professionnelle Universelle n’est pas fastidieuse. Il faut d’abord sélectionner un certain nombre de critères. Est-ce que je souhaite travailler principalement à l’extérieur ? A l’intérieur ? Ce premier choix va me permettre d’accéder aux ‘grands groupes professionnels’, puis aux ‘familles de métiers’, enfin aux ‘professions’. L’année prochaine, je me verrai bien intégrer un nouvel Etablissement. Occuper un poste, principalement à l’extérieur. Mais sans exclure l’intérieur. Je valide mes premiers choix. Je m’interromps un instant.

Je pense à mon père. Lui qui a vécu la période précédent la loi du Temps du Travail Partagé Universel. « Avant, les gens n’avaient pas le choix ! », m’a-t-il si souvent lancé, d’un air triste. Comment imaginer qu’un tel système ait pu exister ? Bien sûr, notre loi n’est pas la panacée.

Mais elle a permis d’accomplir des progrès substantiels. En termes d’économie pour le budget de la nation, et de bien-être au travail pour les citoyens. L’Indice de Développement Humainn’est plus une utopie. Depuis bien longtemps déjà. Il suffit d’allumer la radio chaque matin. Ils donnent les chiffres. Juste après la météo. Par grande région. C’est très fiable.

Perdu dans mes rêveries matinales, je continue de valider les différents critères. Jusque là tout va bien. Mais voilà que ce chat gratte à la porte d’entrée de la cuisine. Ses pattes posées sur la vitre ! Je lui ouvre. Va-t-il enfin me laisser tranquille ? Je profite de cet intermède pour aller prendre l’air dans le jardin. Je lève les yeux vers le ciel. Celui-ci s’est légèrement obscurci. Quelques cumulus nimbus.

Je retourne dans la cuisine. Il en a profité pour s’allonger sur la table, les pattes arrière posées sur le clavier de l’ordinateur. Il ne faut pas se gêner ! Je m’installe sur ma chaise. Je lui fais comprendre d’aller voir ailleurs.
Alors que je m’apprête à poursuivre la procédure d’inscription à la Plateforme Professionnelle Universelle, je constate la présence d’un message sur mon écran :

Nous confirmons votre inscription à notre ‘Plateforme Professionnelle Universelle’. Votre prochaine immersion aura lieu dans l’Etablissement B3965. Votre ‘Evaluateur des Goûts Professionnels et des Compétences Transférables’ prendra contact avec vous, dans la journée, pour vous fournir les détails de la mise en œuvre.

Le chat ! Il a choisi à ma place !

Pourquoi est-ce tombé sur moi ? Me voilà maintenant contraint d’accepter cette première immersion. A cause du chat ! Il est très compliqué de revenir en arrière. Il faudrait justifier. Et dans tous les cas, rencontrer l’Evaluateur de secteur.

Je vérifie l’état de ma fiche d’adhésion. J’avais déjà saisi les trois premiers critères : travailler à l’extérieur, principalement. Mais sans exclure l’intérieur. J’ai ensuite sélectionné le groupe professionnel des ‘innovations technologiques’, puis les métiers de ‘l’écologie durable’.
Et le chat a sélectionné pour moi la ‘profession’ ! Il aurait pu choisir d’autres professions. Comme Ingénieur pour le développement des moteurs à eau. Ou Vendeur de vêtements en textile bio. Et bien d’autres professions encore.

Mais ‘Installateur de panneaux solaires photovoltaïques‘, moi qui ai le vertige ! Il va falloir que j’apprenne à vaincre mes peurs. Escalade, parachute ascensionnel, deltaplane. Par quoi vais-je commencer ?
En attendant, je peux toujours m’exercer à grimper aux arbres. Et imiter mon chat. Ce chat !

Glossaire

CU Congé Universel
EGPCT Evaluation/Evaluateur des Goûts Professionnels et des Compétences Transférables
IDH Indice de Développement Humain

PPU Plateforme Professionnelle Universelle

SU Salaire Universel
TFU Temps de Formation Universel
TMP Taux de Mobilité Professionnelle

TTPU Temps du Travail Partagé Universel

TUP Taux d’Usure Professionnelle

UPT Unité de Psychologie du Travail

FIN

Bernard B

Cette nouvelle est la dixième d’une série de treize, écrites en 2012. Un bel et unique objet-livre, rassemblant ces nouvelles, a vu le jour.  Son titre : « Voyages intérieurs ».  Maquette, façonnage et impression ont été achevés en décembre 2013 par Martin Barraud.

L’immeuble du quinzième

Il faut veiller à nourrir les poissons rouges de la jeune demoiselle du quatrième. Le mardi et le vendredi, seulement. « Surtout faites bien attention ! Ne mettez pas trop de flocons ! Cela pourrait les tuer !» me crie-t-elle. Oui j’ai bien entendu, je ne suis pas sourde.
L’autre, le vieux célibataire du cinquième, il me demande de surveiller son bonsaï. Pourquoi le surveiller ? On ne va pas lui voler, quand même ! De plus, c’est un cactus. Lui et et les noms des plantes !

La famille du premier – la porte à gauche en montant – n’a pas trop d’exigence. Relever le courrier. Et puis aérer une fois dans la semaine. C’est tout.
Ce n’est pas comme la famille du deuxième – la porte à droite. C’est surtout madame qui exige. Une liste interminable. Pour qui elle se prend ? Je ne suis pas sa concierge attitrée ! Ni sa femme de ménage !

Je suis la concierge de tout l’immeuble. L’immeuble du dix de la rue Copernic. Dans le quinzième arrondissement.
Et cela fait vint-cinq ans que j’exerce ce métier. Au même endroit.

Je les connais bien. Les anciens comme les nouveaux. Et toutes leurs petites habitudes. Quelques jours avant de partir en vacances, ils m’ont laissé leurs recommandations. J’enregistre toujours tout sur un petit carnet. Pour ne rien oublier. Cela les rassure que je tienne un planning.
Mais des angoisses, ils en ont toujours. Souvent les mêmes. La peur du voleur. La peur de l’incendie. Ou bien ils craignent de découvrir à leur retour un courrier recommandé leur annonçant un redressement fiscal. Il ne manquerait plus que ça ! Avec « ces vacances si coûteuses » soupirent-ils.

De quoi se plaignent-ils ? Après tout, ils n’étaient pas obligés de partir. Ni de dépenser leurs euros ! Ou d’aller si loin. Mais il paraît que c’est tendance. Aujourd’hui, ils ne vont plus dans leurs maisons secondaires à la mer ou à la montagne. Ils vont à l’autre bout du monde. La destination n’a pas d’importance. C’est la distance parcourue qui compte. Et les heures passées dans l’avion. A croire qu’ils ont tous des actions dans des compagnies aériennes !

C’est comme le jeune couple du troisième. Cette année, ils ont choisi l’Australie. La fois d’avant, c’était la Californie. Jamais moins de dix heures d’avion. C’est leur objectif. Leur obsession.

Leurs voisins de palier – la famille nombreuse – ils ont pris l’avion direction « l’Inde ». Les enfants – surtout les grands – ont été enchantés par le séjour ! « Mais il y avait beaucoup de pauvres ». Ils me l’ont dit, à leur retour. « Cela nous a choqués au début ». « Mais après on s’est habitués ». « De toute façon, nous on y allait pour les éléphants !»

Je suis quasi certaine que la petite de la famille du premier va m’envoyer une carte postale. Avec son n-ième poney ! Cette année, je vais pouvoir compléter ma collection avec celui de Nouvelle-Zélande. Je vais finir par ne plus avoir de place sur le mur de ma cuisine !

Leurs voisins du dessus – ceux du deuxième – ils se sont envolés pour Tahiti. Eux aussi m’ont envoyé une carte postale. « Des plages de rêve ! », selon madame. « Un petit paradis ! », selon monsieur.

J’attends avec impatience le retour du vieux célibataire du cinquième ! Comme il a tendance à confondre les noms des lieux ses récits sont parfois cocasses. Cet été, il a choisi de faire un trek dans les Andes. Il m’a parlé de la forêt amazonienne des Landes !

Les plus originaux sont ceux du quatrième. Les plus anciens dans l’immeuble. Quand ils partent c’est chacun de son côté. Je ne sais pas d’où leur vient cette lubie ! Cette année, madame est allée en Chine. Monsieur au Canada. Puis, à leur retour ils comptent les points. Nombre de photographies réussies. Nombre de recettes culinaires découvertes. Nombre de je ne sais quoi encore. Il paraît qu’ils ont tout un tas de critères. Une grille de notation. Comme à l’école. Ils sont bizarres ceux du quatrième.

Ils ne me disent pas tous où ils vont. Certains le gardent en secret. Comme le couple du quatrième. Ceux qui vivent en face des originaux.
« On va très loin. Et c’est très beau ». Pas très bavards, ces deux-là. Bien sûr, ils ne m’envoient pas de carte postale. A se demander s’ils ne me racontent pas des histoires. A moins qu’ils aient honte de dire qu’ils ne vont pas très loin ! Mais je ne juge pas. Ils peuvent aller où ça leur chante. Et même rester en France. Personne n’est pas obligé à chaque fois d’enfiler la panoplie de Christophe Colomb !

Cela me plairait bien un voyage en mer ! Une croisière en bateau. Direction New-York, par exemple. Je ne dirais pas non. Mais c’est un rêve. Inaccessible. Du moins tant que je resterai concierge. Et une concierge cela ne rêve pas. Une concierge c’est fait pour surveiller les appartements. Pendant que madame et monsieur surveillent à distance leur compte en banque. Il ne faut quand même pas trop dépenser. Avec la crise.

Pendant une quinzaine de jours, l’immeuble est devenu une île déserte. Mis à part les poissons rouges du quatrième. Ou les perruches du premier – je les avais oubliées celles-là.
Je suis restée enfin seule. Jour et nuit.
Je n’ai croisé personne. Sauf le facteur. Je n’ai pas eu à les saluer, les uns après les autres, chaque jour, du matin au soir. La jeune fille du quatrième. Le vieux célibataire du cinquième. Le jeune couple du troisième. Et puis tous les autres.

Au moins, cela m’a fait des vacances !

FIN

Bernard B

Cette nouvelle est la neuvième d’une série de treize, écrites en 2012. Un bel et unique objet-livre, rassemblant ces nouvelles, a vu le jour.  Son titre : « Voyages intérieurs ».  Maquette, façonnage et impression ont été achevés en décembre 2013 par Martin Barraud.