Le gîte

Je la connais bien cette crique mais je crains de ne pourvoir en profiter sereinement. Avec cette brume qui semble venir de nulle part j’ai un mauvais pressentiment.
Sans attendre, je quitte la plage. Puis je gravis le sentier escarpé et bordé d’arbustes épineux qui m’égratignent tant je suis pressé de rejoindre mon gîte. Des perles de sang ruissellent le long de ma cuisse gauche. J’arrive essoufflé sur le chemin côtier. Je me retourne. C’est une purée de pois qui recouvre maintenant l’océan. Je frissonne légèrement. Mon cœur palpite. Non seulement le temps semble s’être arrêté mais l’espace paraît avoir perdu ses propres dimensions. Je me mets à courir. Une éternité.

J’arrive enfin devant le gîte. La porte est entrebâillée. Comment ai-je pu oublier de fermer avant de partir, moi qui prends toujours mille précautions ? Je trouve cela bien étrange. Que faire ? Une certaine appréhension m’incline à quelque prudence. Mais ma curiosité naturelle me conseille le contraire. Je pousse donc sans hésitation la porte. À mes risques et périls !

Le couloir que je découvre m’ébahit. Un guéridon en bois, telle une barque à la dérive, flotte sur la mince couche d’eau stagnante qui recouvre le sol. Que s’est-il donc passé ? Pourquoi cette inondation ?
Les murs suintent et les coquillages représentés sur la tapisserie glissent réellement. Une procession de gastéropodes ! Tout semble se dérégler. Ma vision est-elle troublée par quelque substance hallucinogène que j’aurais absorbée à mon insu ?

J’enjambe le guéridon et me dirige vers l’escalier. En vain car je ne parviens pas à monter. Celui-ci se mue en une cascade qui m’emporte vigoureusement vers un grand bassin. J’essaie de conserver mon sang-froid. Je n’ai pas envie de me noyer ! Une forme noire affleure la surface de l’eau qui se met à bouillonner. Je crois apercevoir un baleineau. La scène est magique. Faut-il que je me pince pour m’assurer que je ne rêve pas ? Aië ! On m’a précédé. Un homard !
La nageoire caudale du mammifère marin s’enfonce dans ce qui est devenu un étang verdâtre et saumâtre. Je nage dans ce qui ressemble très vite aux Nymphéas de Claude Monet. J’entame une plongée en apnée dans une eau légèrement huileuse où un vert chartreuse côtoie un turquoise. Et voilà que je croise le Nautilus du capitaine Némo, que j’évite de justesse. Cela n’a pas de sens !

Je remonte à la surface.
Je suis maintenant allongé dans une baignoire. Me suis-je assoupi ? Celle-ci se met à tanguer. Je ressens des secousses. La baignoire se brise en mille morceaux. J’atterris brusquement sur la plage de galets que j’avais quittée tout à l’heure. A rien n’y comprendre !
Mon corps, trop sollicité par ces derniers rebondissements, savoure avec bonheur les premiers rayons d’un soleil estival. Mais j’ai à peine le temps d’en profiter que le ciel s’obscurcit. Comme si on passait subitement de l’aube au crépuscule. Mes paupières s’alourdissent. Je me perds à nouveau dans mes chemins qui ne mènent nulle part. Et qui me conduisent à nouveau dans mon gîte !
Cette fois-ci tout est en ordre dans le couloir. Je peux sans difficulté monter à l’étage. Enfin rejoindre ma chambre et m’abandonner dans les bras de Morphée. Mais mon soulagement n’est que de courte durée. Allongé dans mon lit, mes yeux ahuris fixent le plafond. Celui-ci se fissure de toute part. Des gouttelettes d’eau tombent une à une. Puis celles-ci se transforment très rapidement en un ruissellement permanent. Le plafond finit par disparaître, ainsi que les murs de la chambre.
Je me trouve à nouveau sur le sentier côtier. Je marche d’un pas décidé sous la bruine. Je me dirige vers un petit village de pêcheurs. Petty Harbour (1). Je longe les quais. Le port semble avoir été déserté. Les casiers empilés devant les hangars attendent la prochaine pêche. Arrivé au bout d’une jetée je scrute l’océan. Vais-je de nouveau apercevoir une baleine ? Inutile d’attendre car le brouillard commence de recouvrir les collines environnantes. J’ai juste le temps d’admirer des régates. Sur cette mer devenu lac rivalisent des équipes féminines. Armées de leurs bras et d’un mental d’acier, elles propulsent leurs embarcations à l’aide d’avirons affûtés pour fendre l’eau. Puis la purée de pois les fait disparaître. Je m’éloigne et tente de retrouver le chemin du gîte.

Suis-je condamné à tourner en rond ? A subir l’absurde et irrationnel passage d’un lieu à l’autre ?
Je me mets à courir. À courir interminablement. Mes jambes deviennent lourdes et mes pieds maladroitement s’entremêlent. Je trébuche. Me voilà allongé par terre, le nez écrasé contre un sol froid. Juste devant moi, je reconnais le guéridon. Et derrière, l’escalier. Je me relève. Je suis revenu dans le gîte !

Alors que je m’apprête à monter, je perçois des voix. Des chants marins ! Une flûte accompagne un accordéon diatonique et un violon folk , sur un air irlandais. Une corne de brume qui s’invite envoie des signaux sonores. Un long, deux brefs. J’entends maintenant des voix, des rires. Puis de nouveau un air de musique. Une pluie battante vient de chasser le brouillard. Mes vêtements sont trempés. Mon corps imbibé. Je perds mon souffle. Je vais me noyer ! Une sonnerie retentit. Une fois. Deux fois. Je sursaute. Je me retrouve assis dans mon lit. Désorienté. La sueur nocturne a rendu mes cheveux poisseux.

D’un geste conditionné j’appuie sur la touche de mon radio-réveil qui diffuse une célèbre chanson du Vent du Nord. Un groupe de musiciens originaire du Québec.

Je m’étire. Je sors du lit pour aller tirer les rideaux. Mes yeux laissent pénétrer les premières lueurs matinales. Mes narines s’enivrent des effluves d’une maison canadienne terre- neuvienne. Café, Baguels aux raisins et à la cannelle, essences de bois. J’ai faim ! Avant de sortir de la chambre, je fixe le sol. La grande bassine est quasiment remplie. Mon regard se porte vers le plafond. Décidément, il faut absolument que je colmate cette fuite d’eau. Avant que le plafond ne s’écroule !

FIN

Bernard B

(1) Dans la province de Terre-Neuve et du Labrador, à l’Est du Canada.

Cette nouvelle est la onzième d’une série de treize, écrites en 2012. Un bel et unique objet-livre, rassemblant ces nouvelles, a vu le jour.  Son titre : « Voyages intérieurs ».  Maquette, façonnage et impression ont été achevés en décembre 2013 par Martin Barraud.

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