L’immeuble du quinzième

Il faut veiller à nourrir les poissons rouges de la jeune demoiselle du quatrième. Le mardi et le vendredi, seulement. « Surtout faites bien attention ! Ne mettez pas trop de flocons ! Cela pourrait les tuer !» me crie-t-elle. Oui j’ai bien entendu, je ne suis pas sourde.
L’autre, le vieux célibataire du cinquième, il me demande de surveiller son bonsaï. Pourquoi le surveiller ? On ne va pas lui voler, quand même ! De plus, c’est un cactus. Lui et et les noms des plantes !

La famille du premier – la porte à gauche en montant – n’a pas trop d’exigence. Relever le courrier. Et puis aérer une fois dans la semaine. C’est tout.
Ce n’est pas comme la famille du deuxième – la porte à droite. C’est surtout madame qui exige. Une liste interminable. Pour qui elle se prend ? Je ne suis pas sa concierge attitrée ! Ni sa femme de ménage !

Je suis la concierge de tout l’immeuble. L’immeuble du dix de la rue Copernic. Dans le quinzième arrondissement.
Et cela fait vint-cinq ans que j’exerce ce métier. Au même endroit.

Je les connais bien. Les anciens comme les nouveaux. Et toutes leurs petites habitudes. Quelques jours avant de partir en vacances, ils m’ont laissé leurs recommandations. J’enregistre toujours tout sur un petit carnet. Pour ne rien oublier. Cela les rassure que je tienne un planning.
Mais des angoisses, ils en ont toujours. Souvent les mêmes. La peur du voleur. La peur de l’incendie. Ou bien ils craignent de découvrir à leur retour un courrier recommandé leur annonçant un redressement fiscal. Il ne manquerait plus que ça ! Avec « ces vacances si coûteuses » soupirent-ils.

De quoi se plaignent-ils ? Après tout, ils n’étaient pas obligés de partir. Ni de dépenser leurs euros ! Ou d’aller si loin. Mais il paraît que c’est tendance. Aujourd’hui, ils ne vont plus dans leurs maisons secondaires à la mer ou à la montagne. Ils vont à l’autre bout du monde. La destination n’a pas d’importance. C’est la distance parcourue qui compte. Et les heures passées dans l’avion. A croire qu’ils ont tous des actions dans des compagnies aériennes !

C’est comme le jeune couple du troisième. Cette année, ils ont choisi l’Australie. La fois d’avant, c’était la Californie. Jamais moins de dix heures d’avion. C’est leur objectif. Leur obsession.

Leurs voisins de palier – la famille nombreuse – ils ont pris l’avion direction « l’Inde ». Les enfants – surtout les grands – ont été enchantés par le séjour ! « Mais il y avait beaucoup de pauvres ». Ils me l’ont dit, à leur retour. « Cela nous a choqués au début ». « Mais après on s’est habitués ». « De toute façon, nous on y allait pour les éléphants !»

Je suis quasi certaine que la petite de la famille du premier va m’envoyer une carte postale. Avec son n-ième poney ! Cette année, je vais pouvoir compléter ma collection avec celui de Nouvelle-Zélande. Je vais finir par ne plus avoir de place sur le mur de ma cuisine !

Leurs voisins du dessus – ceux du deuxième – ils se sont envolés pour Tahiti. Eux aussi m’ont envoyé une carte postale. « Des plages de rêve ! », selon madame. « Un petit paradis ! », selon monsieur.

J’attends avec impatience le retour du vieux célibataire du cinquième ! Comme il a tendance à confondre les noms des lieux ses récits sont parfois cocasses. Cet été, il a choisi de faire un trek dans les Andes. Il m’a parlé de la forêt amazonienne des Landes !

Les plus originaux sont ceux du quatrième. Les plus anciens dans l’immeuble. Quand ils partent c’est chacun de son côté. Je ne sais pas d’où leur vient cette lubie ! Cette année, madame est allée en Chine. Monsieur au Canada. Puis, à leur retour ils comptent les points. Nombre de photographies réussies. Nombre de recettes culinaires découvertes. Nombre de je ne sais quoi encore. Il paraît qu’ils ont tout un tas de critères. Une grille de notation. Comme à l’école. Ils sont bizarres ceux du quatrième.

Ils ne me disent pas tous où ils vont. Certains le gardent en secret. Comme le couple du quatrième. Ceux qui vivent en face des originaux.
« On va très loin. Et c’est très beau ». Pas très bavards, ces deux-là. Bien sûr, ils ne m’envoient pas de carte postale. A se demander s’ils ne me racontent pas des histoires. A moins qu’ils aient honte de dire qu’ils ne vont pas très loin ! Mais je ne juge pas. Ils peuvent aller où ça leur chante. Et même rester en France. Personne n’est pas obligé à chaque fois d’enfiler la panoplie de Christophe Colomb !

Cela me plairait bien un voyage en mer ! Une croisière en bateau. Direction New-York, par exemple. Je ne dirais pas non. Mais c’est un rêve. Inaccessible. Du moins tant que je resterai concierge. Et une concierge cela ne rêve pas. Une concierge c’est fait pour surveiller les appartements. Pendant que madame et monsieur surveillent à distance leur compte en banque. Il ne faut quand même pas trop dépenser. Avec la crise.

Pendant une quinzaine de jours, l’immeuble est devenu une île déserte. Mis à part les poissons rouges du quatrième. Ou les perruches du premier – je les avais oubliées celles-là.
Je suis restée enfin seule. Jour et nuit.
Je n’ai croisé personne. Sauf le facteur. Je n’ai pas eu à les saluer, les uns après les autres, chaque jour, du matin au soir. La jeune fille du quatrième. Le vieux célibataire du cinquième. Le jeune couple du troisième. Et puis tous les autres.

Au moins, cela m’a fait des vacances !

FIN

Bernard B

Cette nouvelle est la neuvième d’une série de treize, écrites en 2012. Un bel et unique objet-livre, rassemblant ces nouvelles, a vu le jour.  Son titre : « Voyages intérieurs ».  Maquette, façonnage et impression ont été achevés en décembre 2013 par Martin Barraud.

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