Une journée sans

Cette année, je crois qu’un rien me ferait plaisir. Rien qu’une semaine. Un séjour organisé. Oui, mais sans excès ni superflu.

« Veuillez confirmer votre choix ». Devant mon écran d’ordinateur, il ne me reste plus qu’à valider la procédure de règlement. Certes, ce séjour est onéreux mais la formule que j’ai choisie est la perle rare des vacances organisées.
Jamais jusqu’à aujourd’hui je n’aurais soupçonné l’existence d’une telle offre !

Ce n’est pas la destination qui m’a séduit. Loin de là.
La page d’accueil du site internet de l’agence de voyage expose des clichés de la France rurale sortis tout droit d’un album du début de notre siècle dernier. Mais finalement je n’ai rien contre ces paysages qui n’en mettent pas plein la vue. Contrairement à toutes ces publicités intempestives et souvent mensongères qui présentent des ciels bleus dans des régions où la pluviométrie bat des records. Ou qui montrent des plages au sable fin et de couleur d’or dans des îles dont les rivages ne connaissent que des galets grisâtres et rugueux.

Ce n’est pas la présentation générale du village-vacances qui m’a convaincu, non plus.
Une capacité d’accueil de deux cents personnes. Des habitations adaptées à tous les types de famille ou aux personnes seules. Des espaces communs, notamment pour laver le linge à la main ou en machine. Une piscine extérieure commune. Un restaurant avec sa terrasse. Dix grandes tables peuvent accueillir chacune vingt personnes. Tous les repas ou diverses collations sont servis dans l’espace de restauration. Et puisqu’aucune habitation ne comprend de cuisine, la pension complète s’impose d’elle-même.

Jusque là rien d’exceptionnel.

Je l’avoue. C’est le slogan qui m’a décidé. « Avec nous, un petit rien vous apportera beaucoup!» Tout sauf le luxe, je crois comprendre. Cette simplicité me convient parfaitement.

Puis c’est en parcourant la charte du séjour que j’ai découvert un concept novateur. Grâce à celui-ci je vais pouvoir bénéficier d’une semaine étonnante! C’est ce qui m’a conquis.

Les cinq articles de cette charte sont facilement compréhensibles. Toutefois ils contiennent des formulations parfois lapidaires. Déroutantes. Le dernier en est une illustration. « Si le vacancier refuse de se contenter d’un rien, il sera contraint d’interrompre son séjour. Sans remboursement possible ». Un avertissement.

Je suis prêt à me conformer aux règles de vie collectives. Pas seulement pour des raisons pécuniaires. Mais parce que les quatre premiers articles de la charte donnent des indications pour le moins inhabituelles et surprenantes.
J’aime ce qui sort des sentiers battus. J’ai donc signé la charte.

Le premier article invite le vacancier à n’emporter avec un lui aucun des objets figurant dans une liste prédéfinie. Sont donc bannis du séjour les ordinateurs, les baladeurs numériques, les téléphones portables ou tout autre objet électronique. L’aménagement intérieur des habitations n’a d’ailleurs prévu aucune prise électrique.

Un portique magnétique installé à l’entrée du village-vacances rappelle à l’ordre les récalcitrants.
Une pause technologique, en quelque sorte . Cela m’a tout de suite plu.

Le second article de la charte concerne les déplacements au sein du village. Les véhicules de toute sorte et de toute forme sont proscrits.
Le retour à la posture du bipède. Cela m’a paru naturel.

Le troisième article déconseille sans les prohiber certains modes de vie culturels. Comme les livres, illustrés ou non. La presse écrite sera également absente. « Lecteur solitaire etaficionado des nouvelles du jour » devront s’abstenir.
Des volontaires auront toutefois la possibilité de raconter de mémoire des histoires. Devant un public d’adultes ou d’enfants.

Je pense que je me proposerai.

L’article suivant présente le programme des cinq jours de la semaine. Je m’attendais à y voir figurer une liste d’activités en tout genre. Seule une phrase laconique donne le thème de chaque journée. La formulation à la fois insolite et déconcertante débute toujours de la même façon. « La journée sans ». Puis suivent quelques explications sommaires dont certaines peuvent paraître cocasses.

Le lundi sera « la journée sans parler ». Du moins pour les vacanciers. Durant cette journée d’accueil, leur silence sera exigé. Observer, écouter. Deux attitudes qu’imposera l’équipe d’animation. Une véritable épreuve de patience que les sempiternels poseurs de questions devront surmonter!

« La journée sans manger » désignera le thème du mardi. Un jeûne éphémère. Partiel puisque l’eau sera tolérée. Le chef-cuisinier en profitera pour donner une conférence sur la grande cuisine. Et les gourmets attendront le lendemain pour voir quelques uns de leurs rêves culinaires se réaliser.

Le mercredi, les vacanciers vivront « la journée sans rire ». Ceux-ci seront pourtant soumis au supplice. Car parmi ces derniers certains pourront proposer des histoires courtes, pendant les heures de repas. Le rieur bon public devra se contenir avant de se libérer le jour suivant.
Le thème du jeudi sera « la journée sans s’énerver ». Des activités de relaxation seront proposées. Et des conseils prodigués par des animateurs spécialisés dans la lutte contre le stress. Le lendemain les vacanciers recouvreront la zen attitude.

Le vendredi sera le dernier jour du programme de la semaine. « La journée sans pleurer » s’imposera. Les coeurs sensibles devront maîtriser leurs émotions. Pour y parvenir ils appliqueront ce qu’ils auront appris durant les quatre premières journées de leur séjour.
S’ils le souhaitent, au cours du grand dîner d’adieu préparé par le chef-cuisinier, ces vacanciers, allergiques aux fins de séjour, pourront parler de leur chagrin. De leur cafard. En s’écoutant les uns les autres. Sans s’énerver. A la limite, en rire. Ça libère !

Je pense que je vais apprécier cette semaine. Sans aucun doute.

FIN

Bernard B

Cette nouvelle est la huitième d’une série de treize, écrites en 2012. Un bel et unique objet-livre, rassemblant ces nouvelles, a vu le jour.  Son titre : « Voyages intérieurs ».  Maquette, façonnage et impression ont été achevés en décembre 2013 par Martin Barraud.

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