L’anniversaire

L’anniversaire

Décidément, je n’arrivais pas à dormir !
La compagnie ferroviaire m’avait pourtant proposé le meilleur service. Un billet de première classe dans une voiture-lits de luxe. Un compartiment équipé d’un seul lit. Une moquette au sol. Un lit respectueux de mon pauvre dos. Sans parler du lavabo, des serviettes et des articles de toilette. Tout pour satisfaire le voyageur le plus exigeant. Un véritable nid douillet, ma foi. Je restai allongé sur mon lit, les yeux fixant le plafond. Je m’interrogeai. Devais-je me lever? Oui, mais pour aller où ? Les déplacements dans un train étaient vite limités. Deux seules directions s’offraient au voyageur. Vers l’avant ou vers l’arrière. De surcroît, ici la nuit n’était pas propice aux rencontres. Ce train avait beau être très convoité, il n’avait toutefois rien à envier avec les ambiances nocturnes des deux capitales qu’il reliait.
Un Paris-Berlin entre le quartier Saint-Germain-des-Prés et le Scheunenviertel. Un train- dortoir. Des voitures à sommeil. Des compartiments à rêve, en supplément. Mais toujours ces lancinantes vibrations sonores que provoquait le frottement des roues sur les rails.
Je m’abandonnai dans les bras de Morphée…

Soudain, on frappe à la porte de ma chambre. Trois coups brefs. Sans doute le contrôleur.
Je me lève. En robe de chambre, les pieds nus, j’avance vers la porte, déverrouille celle-ci puis abaisse la poignée. C’est un personnage fantasque qui se trouve face à moi. Il porte un masque, représentant une tête de chat noire. Un masque vénitien dans un train dont la destination est aux antipodes de Venise ! La situation est cocasse.
D’une voix grave, légèrement éraillée, l’homme me lance : « Suivez-moi ! ». Profitant de mon air hébété, il me saisit le bras gauche puis m’invite à le suivre.

D’un naturel confiant je me laisse faire…
Il s’arrête devant la porte d’un compartiment. Il frappe trois coups brefs. Aucune réponse. Personne ne vient ouvrir. L’homme au masque de chat prend l’initiative de pénétrer dans le compartiment. Je l’imite, non sans quelque réticence, car je suis partagé entre ma curiosité naturelle et mon sentiment de culpabilité.
A découvrir l’état de la chambre, j’ai l’impression qu’une tornade a mis tout sens dessus dessous. Une valise a été renversée. Le sol jonché de vêtements et d’objets hétéroclites laisse supposer qu’un intrus s’est introduit. Mais pour quelle raison ?
Quelles que soient les hypothèses je reste toutefois soulagé. J’ai cru un instant craindre le pire. Heureusement point de corps inerte. Aucun cadavre. Le compartiment s’avère bien vide de toute présence humaine.
« Personne ! » constate de façon laconique l’homme masqué. Je confirme d’un hochement de tête.
Nous continuons notre ronde nocturne. Le compartiment suivant n’offre pas un spectacle de désolation. Toutes les affaires semblent à leur place. Mais les trois lits sont vides. « Des insomniaques sans doute », me dis-je intérieurement, comme pour me rassurer.
Alors que l’homme au masque de chat noir s’apprête à entrer dans un autre compartiment, après avoir frappé les trois coups brefs rituels, une voix claire et limpide chantonne : « J’arrive, je vous retrouve, comme prévu ! ». Je ne peux m’empêcher de sourire car cette voix féminine semble provenir d’une scène jouée dans quelque comédie musicale réalisée par le cinéaste Jacques Demy.
A ma grande surprise, l’homme masqué que j’ai cru être définitivement laconique se met à prononcer plus de deux mots. Il fredonne à son tour, d’une voix rauque et discordante: «Prenez votre temps, ma douce!». Puis un rire grossier, entrecoupé de ricanements sardoniques, finit par envahir le couloir. L’arlequinade se transforme en cauchemar.

Séduit au début par la voix féminine, je me sens ensuite médusé et pétrifié par ce personnage grotesque devenu antipathique et détestable. Mon sang se glace. Je tente de m’enfuir. D’un mouvement surhumain, je réussis à me réfugier dans un autre compartiment dans lequel je m’enferme à double tour, mais sans avoir pris la précaution de vérifier si celui-ci est occupé. Personne. Enfin soulagé. Quelle délivrance ! Je m’assieds au bord du seul lit présent dans cette chambre qui me semble plutôt accueillante. Etrangement familière.

Des indices me rappellent quelque souvenir enfoui au fin fond de ma mémoire. Mais cela reste confus. Il nome della rosa, d’Umberto Eco, posé sur une valise. Un disque vinyle repose sur une chaise. Le quattro stagioni, d’Antonio Vivaldi.
Le Concerto n° 2 en sol mineur résonne dans le train de nuit. L’été. Presto. J’étouffe. Je suffoque. Je quitte précipitamment le compartiment. Je cours dans le couloir à peine éclairé par des veilleuses. Ma fuite semble durer une éternité.

L’espace et le temps sont absorbés dans un trou noir. Un trou noir d’évènements absurdes. Je perçois à nouveau le rire sarcastique de l’homme au masque de chat rouge. Mais moins distinctement. Bientôt d’autres rires, joyeux cette fois-ci, retentissent. Puis le silence.
Je croise une femme et un homme, tous deux enlacés, qui parlent la langue de Dante. Ils semblent être passés devant moi en ignorant ma présence. Suis-je à ce point invisible ? Je décide alors de les prendre en filature. Je verrai bien s’ils s’en rendent compte !

Ils ralentissent, s’arrêtent devant une porte de compartiment et pénètrent dans celui-ci. J’attends un court instant puis me décide de frapper à leur porte. Trois coups brefs. En guise de réponse, le silence absolu. Suis-je à ce point inaudible ?
Je prends l’initiative, contre certaines règles de bienséance, d’ouvrir la porte.

Je tombe des nues lorsque je découvre ma propre chambre. Ma valise, mes affaires personnelles sont restées à leur place. Tout paraît normal. Sauf la disparition du couple. Je quitte à nouveau mon compartiment.

Je tire un rideau qui masque une fenêtre, dans le couloir. J’ai envie de scruter les étoiles. Admirer la voûte céleste en plein cœur de l’été. Mais je n’ai pas de chance. Le ciel est nuageux. Mon attention se porte alors sur une ville éclairée que j’aperçois au loin. Une grande étendue urbaine. Je crois reconnaître le dôme de la Basilique SaintPierre, perchée sur la colline du Vatican. Suis-je bien dans le train de nuit qui relie Paris à Berlin?

Soudain, un brouhaha vient rompre ma contemplation de ce décor insensé et insolite. Le bruit semble provenir de l’arrière du train. Je me mets à parcourir des couloirs interminables. Mes jambes deviennent lourdes et mes pieds maladroitement s’entremêlent. Je trébuche.
Me voilà maintenant allongé par terre, le nez écrasé contre la moquette. Devant moi, des objets jonchent le sol. Des valises entr’ouvertes, des vêtements, des livres. Et puis cet objet que je reconnais aussitôt. Le masque de chat noir ! Qu’est donc devenu son propriétaire ?

Je continue ma progression nocturne. Le bruit devient moins confus. Je crois entendre des voix. Les paroles d’une chanson. Un air familier.
Quand je pousse la porte de la voiture-restaurant, je découvre un spectacle ahurissant ! Je ne m’attends pas à voir autant de monde, de surcroît en pleine nuit. Tous les voyageurs insomniaques semblent s’être donné rendez-vous.

L’aménagement de la pièce est troublant. La décoration, inattendue.
Une immense table rectangulaire est recouverte d’une nappe rouge sur laquelle reposent délicatement des vases de cristal. Dans chacun de ces récipients se dresse une rose blanche dont la tige épineuse baigne dans une eau scintillante. De majestueux chandeliers électriques ornent le plafond de bois de la voiture-restaurant. Je savoure ce tableau fascinant.
Quelle scène envoûtante quand je constate que tous les voyageurs du train de nuit portent étrangement le même masque. Un masque de chat rouge ! S’agit-il d’une agape mystérieuse ? Non, puisque ni mets ni boissons n’ont été servis. Cela m’intrigue.

Quand ils entonnent en canon un joyeux anniversaire, je cherche vainement vers qui les voyageurs portent leur élan fraternel. Ma vision se trouble. Les décibels festifs vont bientôt faire exploser mes tympans…

« Il est huit heures vingt-sept, le Perseus arrive bientôt en gare de Berlin Hauptbahnhof », diffusa une voix monocorde et nasillarde.
Je me réveillai en sursaut, le front en sueur, la bouche pâteuse. Je sortis précipitamment de mon lit. J’enlevai de ma chaussure mon téléphone portable, je regardai l’heure. Et dire que j’avais raté l’excellent petit déjeuner servi dans de la belle porcelaine ! Je n’avais rien entendu. Mon regard se porta sur la boîte de somnifère que j’avais laissé tomber par terre.

A chaque fois que je prenais un train de nuit, pour mes nombreux déplacements professionnels, j’étais frappé d’insomnie. J’avais horreur des trains de nuit. A cause du souvenir douloureux d’un événement passé. La presse en avait parlé longuement, à l’époque. Les faits s’étaient déroulés il y a sept ans. Un jeune couple partait en voyage de noces, à destination de Venise. Durant le trajet de nuit, l’homme, de nationalité italienne, avait disparu. Jamais l’énigme n’aura pu être résolue. Jamais on ne retrouva la trace du jeune homme.

Ezio était mon meilleur ami. Nous nous étions rencontrés à l’Université de Bologne. Grâce à Erasmus. Jeunes étudiants de Lettres nous suivions avec passion les cours de sémiotique du célèbre professeur et écrivain Umberto Eco.
Comme nous avions chacun un budget très serré, nous profitions de la moindre manifestation culturelle gratuite. Un concert de musique classique faisait notre bonheur. Vivaldi était le compositeur préféré d’Ezio…

La jeune épouse d’Ezio n’a jamais pu s’en remettre. Elle mit fin à ses jours l’année suivante. Le jour de la disparition de son bien-aimé. C’était en plein cœur de l’été. Durant la nuit du douze août.

Hier, quand j’arrivai à la gare de l’Est, jamais je n’aurais pu imaginer que je vivrais une nuit si mouvementée…
Mais quelle insouciance ! N’avais-je donc pas réalisé que j’allais voyager cette nuit-là. Celle que je maudissais tant, chaque année.

Le douze août.
Funeste jour de l’anniversaire de la disparition de mon ami puis de celle de sa bien-aimée.

FIN

Bernard B

Cette nouvelle est la septième d’une série de treize, écrites en 2012. Un bel et unique objet-livre, rassemblant ces nouvelles, a vu le jour.  Son titre : « Voyages intérieurs ».  Maquette, façonnage et impression ont été achevés en décembre 2013 par Martin Barraud.

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