Le hamac

Mes bonnes vieilles chaussures, complices de mes randonnées, viennent de toucher le sol. J’atterris assez facilement. Normal, ce n’est pas la première fois. Même si je reste un amateur. Je continue de freiner afin que mon aile tombe à terre. Avec toute la précaution que l’usage impose je vais ensuite plier celle-ci sur le côté de la piste. Elle sera prête pour un prochain vol. Pas pour moi car je laisse la place aux autres. Il est temps d’aller déjeuner. Comme on dit : « l’appétit vient en volant ! ».

Mes amis me le disent souvent. « Toi, tu n’as jamais peur ! ». Et je leur réponds invariablement que marcher, courir, nager ou voler ne sont que des activités physiques. Rien de plus. Qu’il faut savoir bien se préparer et ensuite doser son effort.
Ils ont raison. Je n’ai jamais peur.

Vingt-six pleines années se sont écoulées dans mes veines, sous ma peau, dans mes os et mes muscles. Vingt-six riches années ont traversé mes pensées et mes rêves. Et aujourd’hui, en ce dimanche sept août, je peux l’affirmer sans arrogance ou suffisance. Mais avec fierté et dignité. La peur est un sentiment que je n’ai jamais côtoyé et qui ne m’a point effleuré un seul instant de ma jeune vie !

Du moins, jusqu’à présent. C’est ce qu’on se dit dans ces cas-là, avant de toucher du bois. Mais je ne suis pas un superstitieux. Ce n’est pas comme certains qui pâlissent rien qu’à l’idée de passer sous une échelle ou un échafaudage. J’en connais d’autres qui voient leur sang se glacer à la vue d’un chat noir. Ces gens-là sont des capteurs de mauvais présages.

Je prends le chemin du retour. Pour ces dix kilomètres je n’ai pas hésité à choisir l’option du vélo de course. Triple plateau. Adapté au relief de cette moyenne montagne. Bien évidemment je porte un casque. Normal. Sécurité oblige.
Oui, je l’admets : il m’est arrivé de tomber. A qui n’est-ce pas déjà arrivé ? Mais je n’ai jamais eu peur, lors de mes chutes occasionnelles. Ni après, quand il fallait repartir. Dès que j’ai su monter sur un vélo, j’ai très vite su réagir à toutes les situations. J’ai appris la sérénité. Contrairement à ma mère. Je vois encore son visage se crisper. Trop souvent prisonnière de ses angoisses de mère protectrice. « Attention tu vas tomber ! ». A trop protéger, le risque est de voir grandir des êtres qui prennent peur à chaque instant. Peur de trébucher. Peur de se relever. Peur de l’échec vécu comme une chute. La peur d’avant et celle d’après…

« Comment fais-tu pour ne jamais avoir peur ? », me demandent mes amis. Alors je leur explique. Je leur expose la psychologie de ma « non-peur ». De mon apeurité. Et chaque fois ils prennent plaisir à écouter ma petite conférence.
Je leur parle de la Raison. De la Connaissance, opposée à la peur irrationnelle de l’inconnu.

Je leur soumets une modeste archéologie des émotions dont la peur est sans doute l’une des plus anciennes du monde animal. Puis j’ouvre le débat. Ils m’assaillent de questions.
En peurologue expérimenté, je leur prodigue généreusement des conseils.
J’exclus d’office les anxiolytiques. J’évoque les bienfaits de l’art de la respiration dont on peut bénéficier en pratiquant le yoga ou d’autres techniques orientales.

Je leur assure que le courage n’est pas un vaccin obligatoire. Et qu’à doses homéopathiques on arrive assez facilement à développer la douce attitude, le comportement approprié à chaque situation.
Je conclus toujours par cette citation, d’un auteur anonyme :

« Un flux d’émotions finit par inonder cet esprit poreux
qui devint alors une éponge imbibée
de trac et de peur,
d’angoisse et d’effroi.
La PEUROSITÉ,
rien que d’y penser
ça me faisait froid dans le dos ! »
Voilà. Une touche de poésie et un trait d’humour.
Créer de la distance avec ce phénomène psychosocial qu’est la peur permet sans doute de dédramatiser. Je le crois très sincèrement.

J’arrive enfin dans la vallée. Je suis passé au grand plateau de route. Cent dix millimètres, cinquante dents. Ma chaîne s’ajuste sur le plus petit pignon. Mais je n’en profite pas pour accélérer. J’ai tout mon temps.
Après avoir contourné l’église, j’aperçois ma masure. Certains la jugent sinistre, lugubre. En fait, ils ne sont jamais venus dans ma maison de vacances. Mais le seul examen de la photographie un peu jaunie que mon grand-père m’a donnée leur a suffi ! Une maison hantée, disent-ils. Et le fait que le cimetière jouxte ma propriété n’arrange pas les choses ! Je vois déjà leurs têtes ! Ils mourraient terrifiés avant même d’en franchir le seuil. Ou craindraient d’être statufiés rien qu’en tournant la poignée de la porte d’entrée.

Un peu d’huile sur les gonds pour éviter le grincement de la porte suffirait peut-être à rassurer mes amis.
C’est après avoir poussé la grille de mon domaine que j’ai pu distinguer l’objet volumineux qui masquait en partie l’entrée de ma maison. Cela m’a intrigué dans un premier temps.

Puis cela ne m’a pas étonné. Rentrant dans ma vingt-septième année, j’ai soupçonné quelques uns de mes amis d’être à l’origine d’un cadeau. Le facteur a donc rempli sa mission. Je le connais bien. Et il connaît ma maison. Qu’il ne trouve pas glauque, lui. Seulement un peu délabrée, m’a-t-il souvent confié, à l’occasion d’un café matinal. Une livraison un dimanche m’a paru suspecte. Une livraison spéciale sans doute. Après tout, depuis la libéralisation des services postaux le dimanche est devenu un jour comme un autre.

J’ai abandonné mon vélo contre la margelle du puits. Puis j’ai commencé à déballer le colis. Mon cadeau d’anniversaire. Il faudra que je les remercie.

Le lendemain, la chaleur estivale m’a invité à tenter une nouvelle formule. Plus simple et bien moins sportive qu’à l’habitude. J’ai inauguré mon cadeau !
J’aurais pu l’installer à deux mètres du sol entre les deux chênes centenaires. Non. Je me suis contenté de le poser sur le gazon. Le support avait été livré avec.

Confortablement installé dans mon hamac, je savoure les rayons que laisse filtrer le feuillage. Mon corps se balance dans un mouvement pendulaire. Je suis détendu. Moi qui ne prends jamais le temps d’une sieste ! Finies la marche et la course à pied. Les excursions à vélo, le vol en parapente. Je suis un brin contrarié. Tout a une fin.

Mais là, dans le hamac, tout semble différent. Mes repères changent. Le temps s’est arrêté. Passer du parapente au farniente n’a rien d’anodin. J’ai le sentiment de passer du tout au rien. Pas seulement une impression. Davantage. Des sensations. Mais inhabituelles cette fois-ci. Cela a commencé par ma tête. A l’intérieur, des idées et des images se sont mêlées. Entremêlées. Souvenirs de mes randonnées à vélo, à cheval. En solitaire, dans des contrées sauvages. Mes états d’âme ont vacillé, dans un balancement bien différent de celui du hamac. Un mal de tête me gagne soudainement. Des picotements désagréables qui descendent tout le long de mon corps. Puis se prolongent dans mes bras, et dans mes jambes qui s’alourdissent. J’examine mes mains. Moites. J’attribue cela à l’atmosphère humide que favorise l’épais brouillard qui vient de tomber dans la vallée et enveloppe maintenant mon jardin.
Les deux chênes centenaires disparaissent lentement. Silencieusement.
Non seulement le temps semble s’être arrêté mais l’espace parait avoir perdu ses propres dimensions.

Sous ma chair qui frissonne mes veines transportent un sang qui peu à peu se fige. Paradoxalement. Alors que mon cœur semble s’emballer. Vais-je assister, impuissant, à la transmutation de mon corps en statue ? Passer de l’état animal à l’état minéral ? Je le crains. Je n’en peux plus. J’ai alors tenté de puiser au fond de moi tout ce qu’il me reste de cette force et de cette volonté qui m’ont toujours animé. Ce que l’on appelle des ressources intérieures. Je me suis défait de l’étreinte du hamac comme pour échapper à quelque monstre aux bras tentaculaires. Craignant que les deux immenses chênes se vengent et viennent s’abattre sur moi, je me suis précipitamment réfugié à l’intérieur de ma masure. Une « maison lugubre et sinistre » pour quelques uns de mes amis. Mais pour moi un havre de paix, à côté de ce que je viens de vivre!

J’ai déjà rencontré des personnes qui peinent à se défaire de leur acrophobie, depuis leur toute petite enfance. La peur du vide. Moi, il a fallu que j’atteigne l’aube de ma vingt-septième année pour appréhender une peur bien singulière. Une peur du vide également. De mon corps qui se vide de toute activité. La peur de l’immobilité. De l’immobilisme.

Jusqu’alors je n’ai jamais eu peur de rien pendant que d’autres n’ont jamais cessé d’avoir peur pour un rien. Me voici dans la position inconfortable d’avoir vécu la peur bleue de ma vie.
Et cela à cause d’un hamac.

FIN

Bernard B

Cette nouvelle est la troisième d’une série de treize, écrites en 2012. Un bel et unique objet-livre, rassemblant ces nouvelles, a vu le jour.

Son titre : « Voyages intérieurs ». 

Maquette, façonnage et impression ont été achevés en décembre 2013 par Martin Barraud.

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